Finance : 5 chiffres pour comprendre entre déconnexion de la bourse avec l’économie réelle

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Finance : 5 chiffres pour comprendre entre déconnexion de la bourse avec l’économie réelle

Une économie mondiale toujours en récession, et des indices à la bourse qui n’ont jamais été aussi hauts ces derniers jours : comment expliquer ce décalage entre l’économie réelle et la bourse ? Une réponse en 5 chiffres.

“Premièrement, le marché boursier n’est pas l’économie. Deuxièmement, le marché boursier n’est pas l’économie. Troisièmement, le marché boursier n’est pas l’économie”. Paul Krugman, prix Nobel d’économie, répétait déjà cette règle en 2018. Mais trois ans plus tard, après un début de pandémie (février 2020), un krach boursier (mars 2020), une reprise (été 2020) des bourses et des sommets historiques atteints le 16 et 19 avril 2021, on ne peut que constater une faille béante.

Côté monde réel, on observe des secteurs économiques toujours à l’arrêt, des millions de personnes qui ont perdu leur emploi, des déficits publics qui se creusent, une crise sanitaire qui n’en finit pas. Toutefois  les économies amorcent un rebond. En 2021, les économistes tablent sur une croissance d’environ +5% du PIB pour la France, et +6,4% pour les Etats-Unis.  

Côté bourse, c’est un autre monde. On ne remonte pas timidement la pente, on explose les records. Comment expliquer cette déconnexion entre la bourse et l’économie réelle ? Voici 5 chiffres pour mieux comprendre la dichotomie entre le réel et le financier.

1. +952 % 

+952%, c’est la progression de la valeur bousière de Tesla, la célèbre entreprise de voitures électriques d’Elon Musk, entre janvier 2020 et janvier 2021. Une “folie Tesla” analysée comme un “symbole de la déconnexion des marchés actions”, par Samy Frifra dans une étude de l’Institut d'Études de Géopolitique Appliquée de février 2021

Depuis son entrée en bourse en 2010, Tesla aurait augmenté de 16 000%, une croissance exponentielle qui ne correspond pas à la réalité des activités de cette entreprise, explique Frifra, le responsable de la Commission Diplomatie & Intelligence Économiques de l'iInstitut, qui relève qu’en 2020, Tesla n'a vendu que 500 000 véhicules. 

A titre de comparaison, le groupe Renault, 3e plus gros constructeur de voitures au monde, a déjà dépassé ce chiffre lors du 1er trimestre 2021 en vendant 665 038 véhicules. Pour autant, la capitalisation boursière de Tesla est bien plus forte que celle de  Renault : environ 714 milliards de dollars pour Tesla contre 10 petits milliards d’euros (soit 12 milliards de dollars) pour Renault.  Pourquoi un tel décalage ? Rentrons dans le vif du sujet, et franchissons les portes du CAC 40,  l’indice des 40 plus importantes sociétés françaises de la Bourse de Paris.

2. 6 309,10 points 

6 309,10 points, c’est le niveau de l’indice du CAC 40 atteint pendant la séance du lundi 19 avril. La dernière fois qu’il avait accédé à un tel niveau, c’était il y a presque 21 ans, en novembre 2000

Aux Etats-Unis et en Allemagne, on observe la même tendance : le S&P 500- l’équivalent du CAC 40 français (sauf qu’il s’agit des 500 plus grandes sociétés américaines cotées) - a atteint 4 000 points le 1er avril 2021 : il n’était jamais monté à un tel niveau depuis sa création en 1957, galvanisé par l’annonce d’un 3e plan de relance aux Etats-Unis. Même chose pour l’institution allemande, le DAX de Francfort, qui a dépassé un niveau historique avec 15 000 points. 

Comment expliquer ces chiffres, alors que la pandémie a entraîné une perte de richesses de plus de 10 000 milliards de dollars en 2020 et 2021 selon la Banque mondiale ? Pour le comprendre, il faut remonter le temps et revenir au moment où l’indice était au plus bas. Retour en février 2020, en plein krach boursier. 

3. 1 mois et 4 jours 

A l’époque, on découvre à peine le coronavirus, le confinement n'est pas encore enclenché. Mais le marché boursier, lui, dévisse tout de suite : du 19 février au 23 mars 2020, les bourses mondiales chutent jusqu’aux premières interventions des banques centrales. Cette dégringolade dure un mois et quatre jours selon deux économistes Gunther Capelle-Blancard et Adrien Desroziers

Une durée bien plus courte que la “récession massive” qui s’est étalée sur plusieurs mois dans l’économie réelle. Comment l’expliquer ? 

La bourse et l’économie n’ont pas les mêmes référentiels temporels. Dans l’économie réelle, nous sommes toujours à moitié confinés. Des secteurs entiers sont à l’arrêt ou en ralentissement. Sur les marchés financiers, en revanche, on est déjà passé à autre chose : il ne s’agit plus de lutter contre le coronavirus. Il s’agit d’anticiper sur les vaccins et la vaccination, ainsi que les plans de relance massifs. Nous sommes déjà dans le monde d’après. 

"La valeur des actions ne reflète pas un diagnostic de la santé de l’économie réelle, mais une perspective sur l’évolution attendue des profits des entreprises explique le média canadien Conseiller.  

A compter du 23 mars 2020, les bourses remontent progressivement, et même spectaculairement. La raison : l’action des banques centrales (les banques des banques) et les plans de relance colossaux enclenchés aux Etats-Unis : 3000 milliards de dollars pour Trump, 1900 milliards pour Biden, et bientôt 750 milliards d’euros dans l’Union européenne. Now, let’s talk about money !

4. 8800 milliards d’euros

8800 milliards d'euros, c’est le montant total qui a été injecté dans l' économie mondiale en 2020 par les banques centrales européenne, américaine, japonaise, britannique et suisse, selon le cabinet Invesco, un gestionnaire d’actifs américain. Sur ces 8800 milliards d’euros, 700 milliards proviennent de la FED, la réserve fédérale américaine, et 1850 milliards d'euros de la BCE, la banque centrale européenne. 

C’est la première fois dans l’histoire que les banques centrales, qui jouent le rôle de banques des banques, injectent autant de liquidités : un montant incroyablement élevé “qui explique en majeure partie l’excellente performance des actions ces derniers mois”, notait Christopher Dembik chez nos confrères de Capital en décembre 2020. 

Ces 8800 milliards d’euros, qu'en a-t-on fait  ? Pour l'essentiel, ils ont permis aux banques centrales de racheter les dettes des Etats qui avaient été contraints d’emprunter pour pouvoir financer les soutiens à l’économie, par exemple le chômage partiel. Pour la BCE, ce programme de rachat de dette publique et privée (appelé “PEPP” pour programme d’achats de titres d’urgence) va courir jusqu’en mars 2022. 

L’action des banques centrales permet aussi à ces États d’emprunter à des taux d’intérêts extrêmement bas, voire négatifs, même pour ceux qui sont en difficulté. C'est ce qu'on appelle Quantitative easing (QE) : la BCE s’engage à racheter les titres de dettes des Etats avec la monnaie qu’elle crée. Les investisseurs voient donc disparaître le risque de ne pas se faire rembourser. Par conséquent, ils investissent massivement. 

Roger Farmer, économiste à l'Université de Warwick au Royaume Uni, soulignait en janvier dernier que le marché boursier (américain) est soutenu par la croyance que la réserve fédérale américaine continuera à injecter des liquidités sur les marchés"

Reste à savoir comment arrêter ce “bazooka monétaire” des Banques centrales, vu par certains comme une machine infernale difficilement contrôlable, une “méthode d’apprenti sorcier qui libère des phénomènes maléfiques, bulle du Bitcoin ou affaire Gamestop…” expliquait France Culture en mars dernier

5. 410 000

Ils seraient, selon un communiqué de l’Autorité des marchés financiers (AMF), 410 000 particuliers à avoir passé pour la première fois un ordre d’achat ou de vente d’actions en France en 2020. L'AMF constatait déjà, dans un rapport d’avril 2020, qu’entre le 24 février et le 3 avril 2020, l’achat d’actions françaises par les particuliers avait été multiplié par quatre. La Bourse est-elle devenue the new place to be ? 

“Plus jeunes que les investisseurs traditionnels, ces nouveaux venus ne sont pas éduqués à la gestion du risque et sont à la recherche de volatilité,” explique Samy Frifra. L’économiste Gunther Capelle-Blancard relève quant à lui chez nos confrères de RFI qu’”avec la crise du covid, il y a eu un véritable effet conjoncturel : les gens en télétravail devant leurs écrans d’ordinateur, avec assez peu de divertissement, se sont mis à boursicoter”.  

Et ces derniers se sont tournés vers des produits financiers opaques tels que les SPACS (Special Purpose Acquisition Company, un moyen plus rapide de lever des fonds que l'introduction en Bourse), ou les crypto monnaies. Une tendance qui pourrait s’expliquer en partie par “le concept des anticipations auto-réalisatrices. Vous vous moquez des fondamentaux quand vous investissez. Ce qui importe, ce n’est pas dans quoi vous investissez mais la façon dont les autres perçoivent l’investissement. Il suffit que les SPACs soient très à la mode pour que j’ai intérêt à y investir. Pour les crypto monnaies, c'est la même chose.” 

Aux Etats-Unis, une étude qui vient de paraître montre aussi que de nombreux Américains noirs de moins de 40 ans ont commencé à investir en bourse pendant la pandémie. Certains économistes estiment qu’une partie des chèques touchés par les Américains gagnant moins de 80 000 dollars, envoyés par Biden dans le cadre de son plan de relance, serviraient même à boursicoter. Et vous, ça vous tenterait ?