Patricia Crifo : "Le changement climatique fait peser de grands risques sur la stabilité financière"

Finance

Patricia Crifo : "Le changement climatique fait peser de grands risques sur la stabilité financière"

Pour Patricia Crifo, économiste et professeure à l’École polytechnique, la menace que fait peser le changement climatique sur le système financier justifie l’action des Banques centrales dans le domaine.

Pourquoi elle ?

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Patricia Crifo est économiste et professeure à l’École Polytechnique. Elle est également directrice du Master Economics for Smart Cities and Climate Policy, co-directrice de l’initiative de recherche Finance Durable et Investissement Responsable (FDIR) et directrice scientifique adjointe du Centre Energy4climate. Elle était invitée aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, organisées par le Cercle des Économistes, pour la table ronde : Jusqu’où l’intervention des banques centrales ?

Pour l’Éco. Inondations, incendies, ... Les derniers événements extrêmes nous rappellent la crise climatique en cours. Quelles conséquences vont-ils engendrer sur la finance à court ou long terme ?

Patricia Crifo. Le risque climatique en finance a deux composantes principales : le risque physique et le risque de transition.

Le risque physique, ce sont les coûts économiques et financiers subis en raison de la gravité et la fréquence croissante des aléas climatiques physiques.

Le risque de transition résulte des changements de politiques gouvernementales, des changements technologiques et des changements de comportements des investisseurs et consommateurs.

Certains secteurs peuvent perdre une grande partie de leur valeur, voire être amenés à disparaître dans les décennies à venir - on parle d’actifs échoués.

Éco-mots

Actifs échoués (stranded assets)

Investissements ou actifs dont la valeur est dévalorisée par une évolution de la législation, des contraintes environnementales ou des technologies. Ce phénomène peut venir de divers facteurs et est inhérent à la « destruction créatrice » de la croissance économique, de la transformation et de l’innovation. Cette notion prend de l’importance dans les discours sur l’environnement et le réchauffement climatique, où la transition énergétique (réglementation, usages…) pourrait déprécier la valeur des actifs dans le secteur pétrolier par exemple.

Les études (McGlade et Ekins 2015) estiment qu’une politique visant à limiter le réchauffement climatique à 2°C impliquerait que 35 % des réserves de pétrole, 52 % des réserves de gaz, 88 % des réserves de charbon deviennent inexploitables.

Faut-il dans ce contexte continuer à investir des capitaux dans la recherche et l’exploitation de ces réserves ? Ces investissements risquent de devenir inexploitables, source de coûts, voire totalement dépréciés.

Tous ces changements peuvent générer des pertes identifiables au travers des risques traditionnels : de crédit (emprunteurs sensibles au sujet), de marché (valorisation des actifs), de liquidité (accès au financement bancaire) ou opérationnel (risque de conformité et réglementaire).

Le changement climatique induit donc un risque systémique et de stabilité financière.

À voir : Sera-t-il possible d’éviter une nouvelle crise financière ? Avec Bertrand Badré

Le réchauffement climatique va-t-il rendre le monde "inassurable" ?

P.C. C’est la fameuse phrase de Thomas Buberl, Directeur Général d’AXA Groupe, en décembre 2017 : « Un monde qui se réchaufferait de plus de 4 degrés n’est pas assurable. » Des données existent aujourd’hui pour répondre en partie à la question.

L’Autorité de contrôle prudentiel et de régulation (ACPR*), a conduit un exercice pilote climatique (stress test). Il met en évidence l’exposition au risque climatique en France de 9 groupes bancaires (85 % du bilan bancaire) et de 15 groupes d’assurance (75 % du bilan des assureurs en France).

Pour le secteur de l’assurance, ce stress test montre que le coût des sinistres climatiques devrait être multiplié par 5 ou 6 entre 2020 et 2050 dans certains départements de l’ouest de la France notamment.

Les principaux aléas contribuant à cet accroissement de la sinistralité sont liés au risque de sécheresse et d'inondation ainsi qu'à l’accroissement du risque de tempêtes cycloniques dans les territoires d’Outre-mer.

Il existe donc bien un risque d’assurabilité sur certaines parties du territoire, même si aujourd’hui les assureurs estiment que ce risque peut être compensé par une hausse des cotisations. Mais les primes d’assurance devraient alors augmenter de 130 à 200 % sur 30 ans soit 3 à 3,7 % par an.

C’est plus que l’augmentation du PIB et c’est loin d’être négligeable pour les assurés. Et nous ne parlons pas d'un scenario à +4°C...

Vous expliquez que c’est la responsabilité des banques centrales de s’occuper du changement climatique. Pourquoi ?

P.C. Le changement climatique est une menace à la fois pour l’activité économique mais aussi pour la stabilité financière.

Un raisonnement simple permet de le comprendre : notre budget carbone restant, qui représente les émissions de CO2 compatibles avec l’accord de Paris (limiter à 2 degrés le réchauffement climatique) est de 1 150 gigatonnes de CO2 (GtCO2) selon le dernier rapport GIEC.

En moyenne, les émissions anthropiques - relatives à l’activité humaine - annuelles sont de l’ordre de 42 GtCO2. Le calcul est simple : à ce rythme, notre budget carbone est épuisé dans 25 ans.

Éco-mots

Banque centrale

Institution publique qui gère la monnaie d’un pays ou d’un groupe de pays et contrôle la masse monétaire, c’est-à-dire la quantité de monnaie en circulation. Le principal objectif de nombreuses banques centrales est la stabilité des prix.

Malgré l’indéniable urgence, ne va-t-on pas vers une trop grande responsabilité des banques centrales dans la conduite de la politique économique ?

P.C. La légitimité à s’emparer d’un tel sujet, c’est une question que soulevait déjà Milton Friedman en 1970 à propos de la responsabilité environnementale et sociale des entreprises, lorsqu’il questionnait la légitimité politique des chefs d’entreprise à fournir des biens publics.

À lire : Milton Friedman, vive le marché libre !

Mais focalisons-nous sur la politique monétaire. En matière d’inflation par exemple (Dees et Weber, 2020), les risques physiques liés au changement climatique entraînent des chocs d’offre négatifs (destruction de capital, réduction de l’offre de travail, incertitudes sur la productivité) qui réduisent la production potentielle, augmentent les écarts de production et, de ce fait, augmentent les pressions inflationnistes.

Éco-mots

Choc d’offre (négatif)

Événement soudain qui fait diminuer temporairement l’offre pour les biens et services. Il augmente les coûts de production d’une entreprise et diminue leurs profits. Cela les amène à limiter leur production.

Éco-mots

Inflation

Perte du pouvoir d’achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix.

Une augmentation de la fréquence et de la gravité de ces chocs d’offre négatifs pourrait entraîner une volatilité accrue de l’inflation globale et, dans certaines circonstances, pourrait affecter les anticipations d’inflation. Le risque climat rentre donc dans le mandat de la banque centrale, puisque la lutte contre l’inflation est son objectif premier.

Comment ? Avec quels outils économiques ?

P.C. La banque centrale dispose pour agir de quatre grandes familles d’outils :

- l’analyse économique et financière (prendre en compte le changement climatique dans ses modèles, dans ses projections macroéconomiques et dans l’évaluation des risques)

- la supervision bancaire et assurantielle (sensibiliser et s’assurer que banques et assurances gèrent le risque climatique de façon adéquate)

- la politique monétaire et les portefeuilles d’investissement

- les mesures prudentielles et de stabilité financière (par exemple sur les exigences de fonds propres et ratios de leviers sectoriels)

Éco-mots

Supervision prudentielle

Ensemble des dispositifs mis en œuvre par les autorités de supervision de la sphère bancaire et financière (banques centrales, organes de réglementation et de contrôle…) en vue de maintenir la stabilité de cette dernière.

Éco-mots

Règles prudentielles

Dispositifs légaux et éthiques permettant de protéger les épargnants contre les risques excessifs lors de leurs placements et investissements notamment au sein d’un capital de sociétés de fonds : banques, assurances, mutuelles, sociétés de placement…

Éco-mots

Fonds propres

Désigne en comptabilité des entreprises les capitaux détenus par les entités économiques. Également appelés "capitaux propres", ils regroupent à la fois l’ensemble des capitaux apportés par les actionnaires lors de la création de la société et à l’occasion d’une augmentation de capital mais aussi les fonds acquis par une entreprise en raison de son activité.

Éco-mots

Effet de levier

Désigne l’utilisation de l’endettement pour augmenter la capacité d’investissement d’une entreprise, d’un organisme financier ou d’un particulier et l’impact de cette utilisation sur la rentabilité des capitaux propres investis.

Par ailleurs, dans le cadre des programmes de rachat d’actifs (quantitative easing), les banques centrales peuvent investir notamment dans les obligations vertes (green bonds). Il reste évidemment indispensable que ces obligations vertes ne soient pas du greenwashing et que leur impact environnemental puisse être établi.

Éco-mots

Quantitative easing (rachat d'actifs)

Désigne un type de politique monétaire par laquelle une banque centrale rachète massivement de la dette publique ou d’autres actifs financiers afin d’injecter de l’argent dans l’économie et de stimuler la croissance.

Éco-mots

Green bonds

Emprunt obligataire émis sur les marchés financiers, par une entreprise ou une entité publique (collectivité, agence internationale, etc.) pour financer des projets contribuant à la transition écologique. La différence par rapport aux obligations classiques tient dans les engagements pris par l’émetteur d’une part, sur l’usage précis des fonds récoltés qui doit porter sur des projets ayant un impact favorable sur l’environnement, et, d’autre part, sur la publication, chaque année, d’un rapport rendant compte aux investisseurs de la vie de ces projets.

Le risque climatique n’étant pas pris en compte par le marché en l’absence d’un prix du carbone international correctement établi, les programmes actuels de rachat par la banque centrale peuvent être considérés comme biaisés en faveur des secteurs non verts – qui sous évaluent le risque climat.

À voir : Le marché du carbone expliqué avec du coton

C’est la position défendue par exemple par Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE au sommet sur la finance durable de Francfort en septembre 2020 : « En présence de défaillances du marché, la neutralité du marché peut ne pas être la référence appropriée pour une banque centrale lorsque le marché seul n’obtient pas des résultats efficaces. »

En matière de climat, nous faisons face à une double défaillance à intégrer le risque climatique : celle des marchés et celle des gouvernements (Crifo, Forget, 2015).

Mais attention. Si le risque climat est une menace pour la stabilité financière, il rentre dans le mandat de la Banque Centrale, mais cela ne signifie pas pour autant que les banques centrales doivent se substituer aux gouvernements. C’est avant tout à eux d’agir.

*(Ndlr : dont Patricia Crifo est membre du collège de supervision et vice présidente de la commission climat et finance durable)

Crédit photo : Glasshouse/Le Cercle des économistes, Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, juillet 2021