Débat. Faut-il démanteler les Gafa ?

Futur et Tech

Débat. Faut-il démanteler les Gafa ?

L’expérience prouve que démanteler un géant peut aboutir à la création d'autres géants. Mais le débat est vif. 

Faut-il démanteler les Gafa, ces géants tout puissant du numérique ?

Pour le spécialiste de la gestion des risques Mickaël Berrebi, il ne faut pas hésiter à démanteler ces mastodontes du numérique, trop puissants : abus de position dominante, optimisation fiscale, projets pour la société du futur...

Mais le docteur en économie Alexandre de Cornière rappelle lui que ces entreprises offrent des services de qualité, le plus souvent gratuits et sont parmi les agents économiques qui innovent le plus !

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Oui ! À cause de leur projet sociétal ! 

Mickaël Berrebi. Diplômé de l’Essec, spécialiste de la gestion des risques et membre de l’Institut des actuaires, Mickaël Berrebi est co-auteur de L’Avenir de notre liberté : faut-il démanteler Google… et quelques autres ? (Eyrolles, 2017), rédigé avec Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes.

Démanteler une entreprise, ça s’est déjà fait. Aux États-Unis, des géants de l’industrie ont vu leurs activités séparées par le législateur, à l’instar de Standard Oil.

Ce scénario doit-il se répéter pour les nouveaux empires que représentent les entreprises nées avec Internet ? Je pense que oui.

Pour justifier un désossement, par exemple d’Alphabet, la maison-mère de Google, on peut mettre en avant la notion d’abus de position dominante.

Précisons d’abord que cette notion a évolué avec le temps : alors qu’elle s’exerçait historiquement sur la verticalité d’une chaîne de valeur, elle s’applique désormais plutôt horizontalement.

Google agrège des activités très diverses (moteur de recherche, outil de shopping, comparateur) qui visent à asseoir une position de monopole par le biais des effets de réseau.

Le consommateur peut-il avoir confiance dans la promesse qui lui est faite d’obtenir le produit au meilleur prix ? On peut en douter. Les autorités, comme la Commission européenne, commencent à intervenir, comme le démontrent les amendes record infligées à Google.

Deuxième grief : la fiscalité. Les moyens déployés par les GAFA en matière d’optimisation fiscale posent à la fois la question de la juste concurrence et celle de leur responsabilité sociale.

Là aussi, je pense que la régulation – stimulée par la pression citoyenne – mettra à terme ces acteurs au pas. Le rachat par les GAFA d’entreprises innovantes est un autre motif.

Les montagnes de liquidités dont disposent Amazon ou Microsoft – notamment grâce aux montages fiscaux – leur permettent d’acquérir ces start-up. Leur volonté – et notre risque – c’est de « tuer » la concurrence et l’innovation avant même qu’elle ait le temps d’arriver sur le marché.

Toutefois, le meilleur argument pour justifier un démantèlement, c’est le projet sociétal des GAFA. Ces nouveaux entrepreneurs se sont imposés comme des prophètes technologiques qui veulent dessiner les contours de nos sociétés de demain : exploitation des données, manipulation génétique, transhumanisme.

Les enjeux sous-tendus par leurs activités, leurs projets et leur business modèle relèvent de la décision politique. C’est à la puissance publique et aux citoyens de trancher sur ces sujets, pas aux intérêts privés ou à la technologie.

Non ! Ils n'ont pas étouffé l'innovation

Alexandre de Cornière. Docteur en économie, assistant-professeur à la Toulouse School of Economics. Les recherches d’Alexandre de Cornière portent sur l’économie du numérique et la politique de la concurrence.

Les GAFA jouissent d’une situation quasi-monopolistique sur leur cœur de marché : commerce en ligne pour Amazon, réseau social pour Facebook, moteur de recherche pour Google.

Mais pour justifier un démantèlement, il faut que l’entreprise soit en position de monopole et que son comportement soit abusif.

Celui-ci se traduit soit par un prix excessif ou lorsque l’entreprise empêche d’autres acteurs d’entrer sur le marché par des moyens illégaux ; soit, enfin, par un arrêt de l’innovation.

Ces conditions ne sont pas remplies. Il suffit de constater que ces firmes mondiales sont celles qui injectent le plus d’argent pour développer de nouveaux produits ou services.

Et, contrairement à un monopole classique où l’entreprise pratique un prix excessif, la plupart de ces acteurs de l’Internet proposent des produits bien souvent gratuits ou presque.

Prenons un autre point avancé par les « pro-démantèlement » : la position quasi-monopolistique des GAFA rend difficile l’émergence de nouveaux concurrents sur les marchés.

Les effets de réseau dont ils bénéficient – l’utilité d’un produit ou service augmente si d’autres personnes l’utilisent – peuvent en effet constituer des barrières à l’entrée (un réseau social doit avoir un grand nombre d’utilisateurs pour être attractif).

Faut-il pour autant utiliser l’option nucléaire en « cassant » les GAFA ? Outre son coût, rien ne garantit l’efficacité de la mesure.

Par exemple, séparer le site de commerce d’Amazon de son assistant personnel Echo pourrait réduire les incitations à investir dans le développement de ce dernier, au détriment des consommateurs.

Toutefois, il faut rester vigilant, particulièrement sur le rachat par les GAFA des entreprises à fort potentiel. Les autorités doivent également s’assurer qu’ils ne favorisent pas leurs produits sur leurs plateformes.

Face à ces risques, le levier de la régulation, par les amendes ou l’acte législatif, sera plus efficace. C’est le sens des actions récentes entreprises par la Commission européenne.