Sigfox et le mirage de l’« internet des objets » 

Futur et Tech

Sigfox et le mirage de l’« internet des objets » 

Fleuron français de la high-tech, promoteur d’une solution à bas débit et basse consommation pour connecter les objets, Sigfox a surpris les observateurs en annonçant l’abandon de son activité historique d’opérateur internet afin de se « recentrer sur le cloud ».

Une technologie géniale garantit-elle le succès d’une entreprise ? Ce cas d’école se pose avec Sigfox.

La start-up française installée à Labège, près de Toulouse, est un opérateur pionnier de l’internet des objets (IoT). Née il y a 10 ans, elle a pris de vitesse les grands opérateurs cellulaires et bâti un réseau international dédié à l’IoT couvrant 72 pays. Pour le réaliser, elle a levé près de 300 millions d’euros, un montant exceptionnel pour une jeune pousse hexagonale.

Mais la success-story subit un coup d’arrêt en septembre dernier. Sigfox annonce la vente de son réseau en Allemagne, un moyen de financer un énigmatique « recentrage sur le cloud » et qui préfigure la vente prochaine des réseaux en France et aux États-Unis. Autrement dit, la start-up abandonne son métier historique !

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Quelques jours plus tard, elle lance un plan de réduction de 13 % de ses effectifs, ramenés à 287 salariés dans le monde. S’agit-il d’un constat d’échec ou d’un pivot stratégique, fréquent chez les start-up ?

Flash-back. Sigfox est le fruit de la rencontre d’un serial entrepreneur, Ludovic Le Moan, et d’un ingénieur, Christophe Fourtet, tous deux convaincus que permettre aux objets de faire remonter des données constitue la prochaine révolution. Mais comment faire communiquer une palette ou une poubelle dépourvue de source d’énergie ? Et comment rentabiliser un module de communication sur des objets aussi peu chers ?

Le pari de la 0G

Leur solution : adapter le réseau aux besoins réels des objets. Donner une localisation, une température, un niveau de remplissage peut être codé via des messages d’à peine 12 octets.

Et il n’est pas forcément nécessaire d’envoyer ce type d’information plus de quelques fois par jour. Un réseau bas débit – dit « 0G » – peut donc suffire, avec plusieurs avantages. Les objets peuvent être équipés de capteurs et de modules de communication dont la petite batterie est capable de durer plusieurs années. Il est possible d’utiliser des fréquences gratuites.

Enfin, ces petits messages voyagent loin, jusqu’à 20 kilomètres. Sigfox a ainsi pu couvrir la France avec à peine 2 000 antennes. Et son réseau international n’a coûté « que » 600 millions d’euros !

Sigfox ne l’a pas construit tout seul. Dans la plupart des pays, il a été déployé par des partenaires à qui elle a vendu des antennes (50 % de son chiffre d’affaires en 2019).

Parallèlement, la start-up a décroché quelques gros clients, notamment dans la logistique (DHL, PSA, Louis Vuitton…) et la connexion de sécurité (alarmes Veritas, box de Free). De quoi porter à près de 17 millions le nombre d’objets connectés à son réseau, chacun d’entre eux lui rapportant en moyenne deux euros.

Point fort de Sigfox : le suivi d’actifs

Conçu comme un réseau international unifié, Sigfox fait jouer à plein ses atouts – faible coût de transmission et absence de roaming – pour s’imposer dans le domaine du suivi d’actifs. Son système de localisation par triangulation est moins cher que le GPS.

Et sa couverture quasi complète de l’Europe en fait une solution sans rivale. PSA, Total, Michelin, Louis Vuitton y ont recours pour suivre des actifs situés dans des conteneurs, remorques, palettes, cartons… 

Le logisticien DHL, en Allemagne, a connecté 250 000 chariots afin d’améliorer la distribution et de retrouver les chariots égarés. Il estime à 133 millions d’euros sur sept ans les économies potentielles.

Malgré cela, son chiffre d’affaires a stagné entre 2018 et 2019 autour de 60 millions d’euros. Et il aurait plongé l’année dernière. Un coup dur pour une entreprise qui n’a jamais été rentable… et vient d’abandonner son objectif de connecter un milliard d’objets d’ici 2023.

Comme elle, certains analystes ont émis des prévisions irréalistes sur le développement de l’IoT.

Car celles-ci se sont heurtées à cette question fondamentale : à quoi ça sert de connecter des objets ?

Secteur par secteur, les industriels ont donc cherché à identifier les bons usages. Une fois trouvés, il leur a fallu encore 18 mois à deux ans pour mettre en place leur projet.

Sigfox a souffert de ce retard à l’allumage. Les opérateurs télécoms traditionnels en ont profité pour s’inspirer de la start-up et mettre en place une brique basse consommation dans leurs réseaux cellulaires. Les spécialistes s’accordent pour prédire que le standard NB-IoT dominera à terme le marché. Il est déjà intégré à la 5G.

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Pour la première fois, en 2020, le nombre d’objets connectés des entreprises et des administrations (BtoB) dépasse les objets grand public (ordinateurs, téléphones, tablettes...).

Sigfox se retrouve donc confrontée à une multitude d’acteurs capables de proposer une couverture mondiale quand son réseau présente bien des trous, surtout dans les gros marchés – Chine et États-Unis.

Utiliser peu de bande passante

Sigfox est en fait pris en tenaille. Car la start-up n’a pas vu assez tôt l’intérêt des applications IoT à l’échelle d’un bâtiment, d’une usine ou d’une ville. Or il est possible de monter des réseaux bas débit privés sur ces sites en utilisant la même bande de fréquence gratuite.

Dans la jungle des objets connectés (IOT)

Sigfox opère sur un segment du marché IoT qui représente 423 millions de connexions en 2020 sur 11,7 milliards de connexions BtoB.

Sa technologie bas débit ne prétend pas relier des caméras de surveillance ou des voitures. Elle ne s’adresse qu’à une partie de la demande des entreprises qui peut être satisfaite par des réseaux basse consommation et longue portée (LPWA).

Sur ce créneau, les technologies abondent. Celles des réseaux cellulaires, NB-IoT et LTE-M, notamment, dans la bande 4G ou 5G sous licence. Et celles des réseaux non cellulaires, opérant sur fréquences libres, où l’on retrouve Sigfox et son concurrent open source LoRa.

Selon ABI Research, ces deux technologies domineront les réseaux LPWA jusqu’en 2024, LoRa prenant nettement l’avantage. Mais les standards cellulaires captureront plus de 60% des 3,6 milliards de connexions attendues en 2026.

C’est ce que les promoteurs d’une technologie concurrente et open source baptisée LoRa ont compris. Avantages pour un industriel : il n’a pas à payer un opérateur pour connecter ses objets et gère en direct ses données. 

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La concurrence est rude sur les réseaux basse consommation conçus pour l’internet des objets (LPWAN). Véritable pionnier en la matière, Sigfox voit sa part de marché prise en tenaille par LoRa, une technologie très proche, mais open source, dominante sur les réseaux privés, et par les technologies développées par les opérateurs télécoms sur leurs réseaux cellulaires (NB-IoT et LTE)

Un mauvais positionnement

« Utiliser très peu de bande passante, c’est super intelligent. Mais le positionnement de Sigfox n’a pas été le bon, renchérit un analyste. Le cimetière des télécoms est rempli de technologies propriétaires. Pour déployer des réseaux, il faut des standards à même de rassurer les clients sur leur pérennité. De plus, tout l’argent levé a financé le développement des infrastructures. Leur cession est le signe que Sigfox est aux abois. »

Pour Ludovic Le Moan, au contraire, cette cession « fait partie du cycle de vie de Sigfox. » Elle doit permettre de financer le développement de services de « raffinage de la donnée » afin d’aider les entreprises dans leur stratégie IoT.

Problème, les futurs services sont encore « confidentiels ». De quoi susciter le doute chez les observateurs, d’autant que la concurrence dans les services de cloud est féroce. Celui qui voulait ajouter le « S » de Sigfox aux Gafam pourrait bientôt les retrouver face à lui.