Ces « bruits » qui nous influencent, une histoire dessinée de la mondialisation, les Français et l'argent, le prix de la vie humaine : la chronique littéraire économique de Richard Robert 

Idées

Ces « bruits » qui nous influencent, une histoire dessinée de la mondialisation, les Français et l'argent, le prix de la vie humaine : la chronique littéraire économique de Richard Robert 

Alors que l'automne s'installe, notre chroniqueur littéraire s'est plongé dans les récents ouvrages économiques de Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass R. Sunstein, Isabelle Bensidoun, Sébastien Jean et Enzo, Daniel Cohen et Claudia Senik, ainsi que de Jérôme Mathis.

L’économie comportementale ou ces facteurs qui perturbent nos décisions

Au cœur de la pensée économique, il y a l’individu. Cette intuition signe la modernité de la discipline et la distingue des autres sciences sociales. Mais si v, professeur de philosophie morale avant de s’intéresser à la richesse des nations, n’ignorait pas la complexité de l’être humain, ses successeurs se sont montrés moins exigeants. L’homo economicus fut longtemps réduit à un calculateur rationnel, dont les décisions souffraient, au pire, d’une information incomplète.

À lire À quoi ressemblait « l'économie » avant Adam Smith ?

Couverture livre Noise, a Flaw in Human Jugement

Depuis une trentaine d’années, la science économique s’intéresse davantage à ce qui, en nous, peut sembler irrationnel. Une étape de cet apprentissage fut le travail de Daniel Kahneman, prix Nobel 2002. Il appliqua les découvertes de la psychologie expérimentale à la théorie économique, en particulier dans les domaines du jugement et de la prise de décision dans l’incertitude. Il montrait l’existence de deux régimes de rationalité produisant des décisions très différentes (Thinking, Fast and Slow, 2011, trad. fr. Système 1/Système 2).

Autre étape, en 2008 : Cass R. Sunstein et Richard Thaler ont révolutionné la théorie des incitations avec Nudge, expliquant comment on peut faire évoluer les comportements des agents économiques en jouant sur « l’architecture du choix ». Thaler a reçu le prix Nobel en 2017 pour ces travaux.

Éco-mots

Économie comportementale

Branche de l'économie qui cherche à comprendre et à identifier tout ce qui influence les décisions des agents économiques (notamment les biais) pour influencer en douceur leurs comportements. Les «nudges» ou coups de pouce résultent de cette analyse.

À lire Le Nudge ou l’art d’inciter à bien faire

Aujourd’hui, Kahneman et Sunstein, avec Olivier Sibony, s’intéressent dans Noise au « bruit », ces menus facteurs perturbateurs qui modifient les décisions. Par exemple ce qui conduit deux juges – ou le même, selon qu’il siège le matin ou l’après-midi – à prononcer des peines différentes. Prévisions économiques, stratégie, évaluation des performances… Partout où il y a jugement, il y a du bruit. Le prendre en compte permet de meilleures décisions.

Daniel Kahneman, Olivier Sibony, Cass R. Sunstein, Noise : A Flaw in Human Judgment, Little, Brown Spark, mai 2021, 464 p., 18,50 €

La mondialisation en BD

Pas facile à expliquer, la mondialisation. Alors pourquoi ne pas la dessiner ? C’est le pari de deux économistes associés à un journaliste ayant un bon coup de crayon. Le résultat est parfois très éclairant : ainsi, pour pointer la vacuité du « made in », des images montrent comment votre jean « made in Tunisia » est tissé au Pakistan avec du coton indien teint en Chine avant d’être assemblé avec des rivets australiens et un zip japonais.

À lire Mondialisation : les leçons de l'histoire pour comprendre comment tout a commencé

Couverture BD La folle histoire de la mondialisation

Mais l’idéologie pointe vite le bout de son nez et le récit ramène trop souvent les réalités économiques à quelques clichés avec, dans le rôle du méchant, un « néolibéralisme » accusé de tous les maux.

Isabelle Bensidoun, Sébastien Jean, Enzo, La Folle histoire de la mondialisation, Les Arènes, avril 2021. 248 p., 24,90 €

« Money, money, money », les contradictions de la société française

Pessimistes, les Français se méfient des institutions. Leur bonheur dépend donc, plus qu’ailleurs, de leur richesse. Cette intuition est au point de départ de six études passionnantes sur notre relation avec l’argent – celui qu’on donne aux bonnes œuvres ou qu’on paie au fisc, celui qu’on reçoit en salaire, celui dont on entend parler dans les transferts de footballeurs… ou celui qu’on partage au sein d’un couple, avant et après la retraite.

À lire Finance solidaire : le guide pour redonner des valeurs à notre argent

Couverture livre Les Français et l'argent

Dans la lignée de travaux publiés par le Cepremap en 2018 (Les Français, le bonheur et l’argent), cette exploration de la société française dans ses contradictions et ses tensions rappelle utilement la capacité de l’économie à se promener sur les terres de la sociologie.

Daniel Cohen et Claudia Senik (dir.), Les Français et l’argent. Six nouvelles questions d’économie contemporaine, Albin Michel, 2021, 400 p., 22,90 €

Le coût d'une vie, sujet tabou

Tout a-t-il un prix ? Ce qu’on appelle parfois la financiarisation ne se réduit pas à l’importance croissante des flux de capitaux. C’est aussi la tendance à conférer une valeur comptable à ce qui n’en avait pas. Tendance contestée, car le lien entre l’argent et la vie est un sujet tabou. On peine ainsi à donner un prix à la vie humaine. Cela nous coûte cher, plaide Jérôme Mathis, au plan économique et humain.

À lire Comment les assureurs étalonnent le prix de la vie

Couverture livre Combien vaut une vie

La crise du Covid aujourd’hui, demain l’essor de technologies (véhicules autonomes, IA) qui poseront inévitablement cette question, nous obligent à affronter une question sur laquelle les économistes ont déjà beaucoup travaillé. Un livre tonique et convaincant.

Jérôme Mathis, Combien vaut une vie ? La finance au cœur de nos vies, 2, Le Tremplin des idées, mai 2021. 216 p., 15,90 €