Économie de l'amour : dans Downton Abbey, pas de mariage sans dot

Idées

Économie de l'amour : dans Downton Abbey, pas de mariage sans dot

Dans la célèbre série anglaise Downton Abbey, Lady Crawley rappelle au comte de Grantham que c’est elle qui lui a fourni sa dot de fille de riche industriel. Elle met le doigt sur un phénomène qui a profondément bouleversé le profil type de l’héritière « honorable ».

couv_hsCet article est extrait de notre hors-série consacré à l'amour. À retrouver en kiosque et dans notre boutique en ligne.

À la fin du XIXe siècle, l’aristocratie britannique constitue une petite mais puissante élite dirigeante dont le style de vie et la richesse se fondent sur la propriété foncière.

En 1873, les trois quarts des propriétaires terriens possédant un domaine de plus de 12 000 hectares sont membres de la Chambre des lords. Les mariages y étaient endogames à une exception près : un noble pouvait épouser une roturière dès lors qu’elle provenait d’une famille terrienne… et qu’elle apportait une dot conséquente.

La dot était en quelque sorte le prix à payer pour que la roturière acquière par son mariage un titre de noblesse.

La cote des filles de « nouveaux riches »

Selon les normes de l’aristocratie, les revenus issus d’un domaine n’étaient pas considérés comme vilement « commerciaux », c’est pourquoi l’origine terrienne de la future épouse fut longtemps une exigence absolue.

Pourtant à partir des années 1870, ce tabou se brise. D’ailleurs, dans la très populaire série Downton Abbey – qui met en scène la vie des Crawley, une famille aristocratique fictive – lady Cora Crawley, née aux États-Unis, devient comtesse par son mariage avec lord Robert Crawley, comte de Grantham.

Dans le premier épisode de la série, elle ne manque pas de rappeler à son époux que la très belle dot qu’elle a apporté de son Pittsburgh industriel natal a sauvé de la ruine toute la famille Grantham et son domaine du Yorkshire.

Lady Crawley aurait dû ajouter qu’elle n’avait pu trouver d’époux dans la haute société américaine de la Côte est (l’équivalent états-unien de l’aristocratie britannique) car cette dernière, très sourcilleuse, n’acceptait que les familles dont les ancêtres remontaient aux premiers colons hollandais ou anglais et ne voulait surtout pas ouvrir la porte aux « nouveaux riches » de l’industrie et du commerce.

Sur le marché international des places dans la haute société, le protectionnisme des vieilles familles de la Côte est poussait le prix de l’héritière américaine (sa dot) à la hausse. L’aristocratie britannique en a profité.

Au cours des années qui précède la Première Guerre mondiale, la presse épingle quelques membres de la noblesse d’outre-Atlantique épousant des héritières – fabuleusement dotées – de magnats américains.

Le professeur Mark Taylor, de l’université Washington, à Saint-Louis, a conduit une étude exhaustive sur les trajectoires conjugales des aristocrates britanniques au XVIIIe et au XIXe siècle1.

Il établit que la situation dépeinte par Downton Abbey n’est pas anecdotique. Le modèle traditionnel du mariage entre familles britanniques terriennes est bel et bien battu en brèche au cours du dernier quart du XIXe siècle.

Mark Taylor montre que le déclin de ce modèle a pour cause la baisse rapide des prix agricoles britanniques qui débute au milieu des années 1870 (courbe verte).

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Cette baisse est due au développement des chemins de fer et à l’avènement des bateaux à vapeur qui permirent au blé bon marché des prairies américaines d’inonder les îles britanniques.

Il en résulta une sévère réduction des revenus de tous les domaines fonciers, aristocratiques ou pas, ce qui conduisit une proportion importante d’aristocrates à épouser des héritières américaines en exigeant des dots plus importantes qu’auparavant pour une union avec une roturière terrienne britannique.

C’est ce que Mark Taylor appelle « l’effet Downton Abbey » : l’ampleur de la dot compensait l’absence d’origine terrienne et la fermeture de la haute société américaine aux nouveaux riches.

La chute du blé change l’équation matrimoniale

La figure met en parallèle, pour le XVIIIe et le XIXe siècle, le prix du blé à Londres et les pourcentages de mariages des fils de l’aristocratie britannique avec des personnes de leur condition ou des roturières.

Le résultat le plus frappant réside dans la corrélation quasi parfaite entre la baisse du prix du blé et celle du pourcentage de mariages unissant l’aristocratie avec des familles terriennes non aristocratiques.

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Au milieu du XVIIIe siècle, environ 50 % des mariages étaient de ce type, contre 25 % à la fin du XIXe siècle. Dans le même temps, la baisse du prix du blé s’accompagne d’une augmentation presque continue du pourcentage de mariages avec des étrangères (principalement des Américaines). Dans le dernier quart du XIXe siècle, près d’un mariage sur cinq est de ce type, alors qu’il n’était que d’un sur dix au début de ce même siècle .

1. The Downton Abbey effect : British aristocratic matches with American business heiresses in the late 19th century, Mark Taylor, VOX CEPR Policy Portal, 5 septembre 2021.

Des dots faramineuses

La série des mariages entre riches héritières américaines et aristocrates britanniques débute en 1874 avec celui de Jennie, fille du financier new-yorkais Leonard Jerome, et de lord Randolph Churchill. Cette union a donné le jour à Winston Churchill.

En termes de pouvoir d’achat, la dot équivalait à environ 30 millions de dollars d’aujourd’hui. En 1875, la fille d’Antonio Yznaga – qui avait fait fortune dans les plantations de cannes à sucre avant de s’installer dans le Rhode Island – épouse l’héritier du duc de Manchester.

La dot représentait 130 millions de dollars d’aujourd’hui. Le record fut battu en 1895, lorsque Consuelo, la fille du magnat des chemins de fer américains William Vanderbilt s’unit avec le neuvième duc de Marlborough.

Sa dot s’élevait à plus de 400 millions de dollars d’aujourd’hui, ce qui permit, entre autres, de restaurer le somptueux palais familial de Blenheim, dans l’Oxfordshire.