Hétérodoxes versus orthodoxes : comment le Conseil national des universités trie les profs d'économie

Idées

Hétérodoxes versus orthodoxes : comment le Conseil national des universités trie les profs d'économie

Qui les étudiants ont-ils devant eux ? Des professeurs sélectionnés, après un long parcours devant le Conseil national de l’université.

Pour généraliser les résultats d’une étude économique, vaut-il mieux répliquer le modèle théorique sur plusieurs échantillons pour vérifier s’il se répète à l’identique ou analyser les causes – culturelles, politiques, géographiques – des résultats ? La réponse à cette question divise les économistes en deux camps : les orthodoxes, adeptes des méthodes quantitatives, et les hétérodoxes, en quête d’interdisciplinarité. C’est à cause de ce clivage méthodologique qu’une idée a été soumise, en 2015, à la ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Geneviève Fioraso : créer, au sein du Conseil national des universités (CNU), une section Économie et société, en plus de la section 05 Économie et gestion. En vain.

Processus hyper-politique

Le CNU « qualifie » (sélectionne) chaque année de nouveaux maîtres de conférences et professeurs des universités, il gère ainsi la carrière des enseignants-chercheurs. Il est divisé en 81 sections correspondant à 78 disciplines universitaires. Cette institution, créée à la Libération, est aujourd’hui pour deux tiers composée de professionnels élus, et pour un un tiers nommés par le ministère de l’Enseignement supérieur - ministère qui héberge d'ailleurs les locaux du CNU, dans le 13e arrondissement de Paris. Malgré cette mixité dans toutes les sections, le processus de qualification fait débat : il est éminemment politique.

Pour passer de l’autre côté du banc, il faut composer un important dossier comprenant la thèse de doctorat, ainsi que des rapports élogieux rendus par le jury au moment de la soutenance, et avoir publié dans une revue scientifique renommée. Or, deux points posent problème, selon Florence Jany-Catrice, présidente de l’Association française d’économie politique (Afep) et à l’époque membre du jury du CNU. Premièrement, l’exigence ne serait pas la même pour une thèse orthodoxe que pour une thèse hétérodoxe. Une suite d’articles scientifiques sans lien les uns avec les autres suffirait pour les premiers, alors que les seconds devraient détailler leur théorie dans un texte de 350 pages avec introduction, méthode, déroulé et conclusion. Deuxièmement, les revues scientifiques (dites « de rang 1 »), dans lesquelles il faut avoir publié pour prétendre au titre de maître de conférences, seraient toutes orthodoxes : « Il est plus difficile de faire reconnaitre les revues scientifiques dans lesquelles publient les hétérodoxes. Ces revues sont jugées plus proches de l’histoire, de l’anthropologie ou de la sociologie que de la science économique » juge Florence Jany-Catrice.

Avantage à l’orthodoxie

Pour passer au grade supérieur – professeur des universités –, ce n’est pas plus simple. Depuis janvier 2021, il n’est plus nécessaire d’avoir une qualification mais il faut encore soutenir une Habilitation à diriger des recherches (HDR), c’est-à-dire notamment constituer un comité de thèse, au sein de son université. Mais « le stock de professeurs hétérodoxes s’est tellement tari ces 20 dernières années que le gros des professeurs des universités est néoclassique et qu’il est plus compliqué de constituer des jurys pour le parcours des hétérodoxes. Nous sommes devenues deux communautés avec très peu d’espaces communs. Nous n’avons plus les mêmes méthodes scientifiques, pas non plus le même rapport à la preuve » décrit Florence Jany-Catrice. De quoi les comparer aux climatosceptiques (lire notre entretien du Prix Nobel 2014 Jean Tirole) ? Pour Arthur Jatteau, responsable de la licence Économie et sociologie à l’Université de Lille, cette analogie est révélatrice : « On essaie de rapprocher ici l’économie de la physique, où il existe un consensus scientifique sur le réchauffement climatique pour reprendre l’exemple, ce qui n’est pas le cas en économie, notamment sur l’analyse des effets de la réduction du temps de travail sur l’emploi. »

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Entre 15 ans, 487 nouveaux professeurs en économie sont apparus face aux étudiants des universités françaises, selon le compte de l'Association française d'écono­mie politique. Or, sur ce total, seuls 61 se réclament de l'hétérodoxie. Certains voient dans ce très faible chiffre une homogénéisation de l'enseignement à l'université.

Damien Sauze, maître de conférences à Lyon 2 et spécialisé dans les risques psychosociaux et la santé mentale des travailleurs, représente la discipline au bureau de la Commission permanente, dont la mission consiste à « veiller également à ce que les critères et les procédures mis en œuvre par le CNU prennent en compte l’ensemble des activités des enseignants-chercheurs ainsi que la diversité des champs disciplinaires ». Il a participé, avec les autres membres du bureau, à élire Sylvie Bauer, professeure de littérature américaine à l'Université Rennes 2, à la tête de la Commission permanente en janvier 2020. En novembre 2020, la présidente s'était élevée contre la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, et son Projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche, soulignant le « mépris dans lequel la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche est tenue depuis des mois en France ».

pleco44une.jpgCet article est issu de notre numéro consacré aux économistes disponible par ici.