Éducation : les parents ne sont qu'acteurs secondaires de la socialisation de leurs enfants

Idées

Éducation : les parents ne sont qu'acteurs secondaires de la socialisation de leurs enfants

Si on a longtemps pensé que les adultes étaient les principaux acteurs de la socialisation des enfants, on sait aujourd’hui que ces derniers se socialisent aussi entre eux. Et ce processus occuperait même une place prédominante dans la construction sociale.

La socialisation est le processus par lequel les individus, et notamment les enfants, intériorisent les normes, les valeurs, les façons de penser et de se comporter en vigueur dans la société. Comme le sociologue Émile Durkheim le faisait déjà remarquer au début des années 1920, ce n’est pas uniquement par éducation explicite que se fait la socialisation.

En effet, si les enfants intègrent certaines manières de penser ou de se comporter parce qu’elles leur sont activement enseignées, ils se socialisent avant tout par observation et expérience du monde social dans lequel ils évoluent.

La famille est le premier lieu de socialisation des enfants. Cependant, dès qu’ils sont en âge d’être scolarisés, ils vont passer le plus clair de leurs journées hors du milieu familial. L’école devient ainsi un lieu central de leur développement social.

On a longtemps considéré que les adultes – parents et enseignants – étaient les principaux acteurs de la socialisation des enfants, mais on sait aujourd’hui que ces derniers se socialisent aussi entre eux1. On parle alors de socialisation par les pairs.

Le miroir des pairs

La psychologue Judith Harris est allée jusqu’à affirmer que ce sont les amis d’un enfant, et non les adultes présents autour de lui, qui jouent le rôle le plus important dans sa socialisation2. Selon elle, il est difficile d’imaginer comment des adultes pourraient constituer des modèles sociaux pour les enfants.

En effet, le monde dans lequel ils vivent est bien trop différent de celui des enfants pour que ces derniers puissent tirer de l’observation des comportements adultes beaucoup d’enseignements applicables dans leur propre univers.

Les traces de l’expérience

Dans un ouvrage dédié à l’éducation, Émile Durkheim soulignait le rôle central joué par l’observation et l’expérience du monde social dans la formation de l’esprit des enfants :

« […] Rien ne peut se passer devant [un] enfant qui ne laisse en lui quelque trace, […] la tournure de son esprit et de son caractère dépend de ces milliers de petites actions insensibles qui se produisent chaque instant et auxquelles nous ne faisons pas attention à cause de leur insignifiance apparente. »

Éducation et sociologie, Émile Durkheim, édition électronique, BNF Gallica, p. 69, (1922 [2007])

Les individus auxquels les enfants s’identifient le plus fortement ne sont donc pas des adultes, mais d’autres enfants. Plus précisément, ils s’identifient aux enfants qui comptent pour eux, à savoir les membres de leur groupe d’amis. Ces derniers constituent ainsi leur modèle de référence, dans le sens où c’est à eux qu’ils se comparent et à qui ils cherchent à ressembler.

Dès lors, les valeurs, les façons de penser et de se comporter que les enfants vont intégrer seraient avant tout celles de leur groupe de pairs plutôt que celles de leurs parents.

Les recherches récentes sur l’influence socialisatrice des pairs confirment que les amis des enfants et des adolescents jouent un rôle très important dans le type de comportements que ces derniers adoptent, notamment lorsqu’il s’agit de comportements antisociaux ou dangereux pour leur santé (comportements agressifs, tabagisme, etc.) 3

Ces études montrent de plus que les valeurs et croyances auxquelles enfants et adolescents adhèrent sont bien, elles aussi, largement influencées par les amis dont ils s’entourent.

Les parents au second rang

Affirmer que le groupe d’amis d’un enfant détermine de façon centrale la manière dont va se développer sa personnalité sociale et psychologique ne veut pas dire que ses parents – et les adultes en général – ne jouent aucun rôle dans ce domaine. Au contraire, ils exerceraient bel et bien une influence sur le processus de socialisation des enfants et des adolescents, mais cette influence serait essentiellement indirecte.

En effet, les enfants ne sont pas indifférents aux caractéristiques comportementales ou mentales de leurs parents. Cependant, ils n’adopteraient eux-mêmes ces caractéristiques que si elles se retrouvent aussi au sein de leur groupe d’amis. Pour illustrer ce phénomène, Harris donne l’exemple de l’accent que gardent ou non les enfants d’immigrés aux États-Unis.

Elle remarque que ces derniers ne conservent l’accent étranger de leurs parents que lorsque leurs amis d’école parlent, eux aussi, avec cet accent. Dans le cas contraire, ils le perdent rapidement. L’influence des parents ne s’exerce donc que si elle passe au travers du « filtre » que constitue le groupe d’amis des enfants.

La socialisation ne prend pas fin avec l’entrée dans l’âge adulte. En réalité, notre environnement social continue à nous façonner durant toute notre vie. Et nos amis demeurent les principaux agents de notre socialisation : c’est à eux que nous nous comparons en permanence et cherchons souvent à ressembler.

Notes

1. La Socialisation, M. Darmon, Armand Colin, 2016.

2. Where is the child’s environment ? A group socialization theory of development. J. R. Harris, Psychological Review, 102 (3), 2015.

3. Beyond homophily : A decade of advances in understanding peer influence processes, W. A. Brechwald et M. J.Prinstein, Journal of Research on Adolescence, 21 (1), 2011.