La France est-elle vraiment à l’abri du créationnisme ?

Idées

La France est-elle vraiment à l’abri du créationnisme ?

Les Français s’affichent volontiers « darwiniens », mais la configuration de l’esprit humain s’accommode mal du rôle que joue le hasard dans la théorie de l’évolution.

Une étude récente a révélé l’existence d’une forme de radicalité religieuse au sein de certaines composantes de la jeunesse française1.

Elle se manifeste, entre autres, quand les lycéens concernés déclarent qu’à leurs yeux, le discours religieux sur l’origine du monde et de la vie l’emporte sur ce que nous en dit la science.

Il s’agit cependant là d’une attitude minoritaire en France. En effet, moins de 10 % de nos concitoyens croient que l’être humain a été créé par Dieu, tandis que la majorité des Français (55 %) affirme adhérer à la théorie scientifique de l’évolution2.

Cette théorie, formulée par Darwin en 1859, soutient que les espèces animales actuelles (humains compris) sont les descendants de formes de vie antérieure ayant évolué sur des millions d’années sous la pression de la sélection naturelle – indépendamment, donc, de toute intervention ou volonté transcendante.

Le créationnisme américain

La situation est bien différente aux États-Unis où 38 % des Américains se disent « créationnistes » (les espèces animales auraient été créées par Dieu d’un coup sous leur forme actuelle). Par ailleurs, 38 % des Américains pensent que l’être humain a évolué, mais que cette évolution a été guidée par Dieu (thèse du « dessein intelligent ») et seulement 19 % affirment adhérer à la théorie de l’évolution.

Ces chiffres sont étonnamment stables depuis le début des années 1980, bien que la position évolutionniste gagne très lentement en popularité3 aux États-Unis. Comment expliquer que la théorie de l’évolution ne parvienne pas à convaincre la majorité des Américains alors qu’elle fait l’unanimité chez les scientifiques et que les preuves empiriques de sa validité ne cessent de s’accumuler depuis 160 ans ?

Aux États-Unis, la question de l’origine de l’homme et des autres espèces fait l’objet de débats nourris. Des groupes évangélistes cherchent, par exemple, à faire interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les écoles publiques ou, du moins, à imposer que le créationnisme biblique y soit enseigné comme théorie concurrente au « darwinisme ».

Éco-mots

Darwinisme

Cette théorie, dite de l’évolution, explique la formation des espèces par la modification d’espèces antérieures sous la pression de la sélection naturelle : les membres d’une espèce qui possèdent des caractéristiques nouvelles et avantageuses par rapport à leurs congénères (par exemple, un cou plus long là où la nourriture se trouve en hauteur) vont vivre plus longtemps et se reproduire davantage.

Pour les créationnistes, l’enjeu est de renforcer une forme de domination morale et politique sur le pays4. Se battre contre la théorie de l’évolution revient à lutter contre une vision scientifique du monde qui les menace car elle permet d’expliquer le fonctionnement de la vie en se passant de l’hypothèse divine.

De façon plus générale, ce combat est vécu par les créationnistes évangélistes comme une lutte à mort contre le « matérialisme » scientifique. La science ne laisse en effet guère de place à la transcendance et elle débouche régulièrement sur une remise en question des postulats légitimant les positions politiques des religieux – sacralité de la vie, rejet de l’avortement et de l’euthanasie.

Éco-mots

Créationnisme

Pour les créationnistes, Dieu a créé les espèces sous leur forme actuelle. 

Un darwinisme contre-intuitif

Les créationnistes américains mènent donc une guerre idéologique de vaste ampleur : lobbying au Congrès, distribution de matériel scolaire de propagande, ouverture de musées créationnistes, etc.

Par ailleurs, la promotion du créationnisme est facilitée par le fonctionnement même de notre esprit. En effet, la psychologie cognitive nous apprend que nous avons tous une vision intuitivement essentialiste des espèces animales : nous nous imaginons spontanément que si les membres d’une espèce partagent des caractéristiques communes, c’est parce qu’ils héritent à la naissance d’une même essence immuable.

N’est-il pas clair pour tout le monde que les chats ne font pas des chiens ? Dans ce contexte, il nous est difficile d’imaginer que des espèces nouvelles puissent se former à partir d’espèces existantes, ce qui est pourtant précisément la position de la théorie de l’évolution.

Comme bien d’autres théories scientifiques, la théorie de l’évolution est donc contre-intuitive et, par conséquent, difficile à enseigner et à faire accepter. À l’opposé, le créationnisme s’accommode fort bien de notre conception spontanément essentialiste des espèces, ce qui facilite sa propagation.

Le « finalisme » français

Dans l’Hexagone aussi, notre esprit nous joue des tours ! Si nos concitoyens se disent majoritairement « darwiniens », pas sûr qu’ils le soient réellement. Ce n’est pas leur honnêteté qui est en doute, mais leur compréhension de la théorie de l’évolution.

En effet, quand on demande à des Français (au moins titulaires du bac) d’expliquer un cas très simple d’évolution, la plupart d’entre eux fournissent des réponses intuitivement finalistes : l’évolution aurait pour but d’adapter les espèces à leur environnement5.

Éco-mots

Finalisme

Le dessein intelligent est une version du créationnisme selon laquelle les espèces ont évolué dans le temps. Dans la théorie finaliste, cette évolution a été dirigée par Dieu afin d’arriver à la situation actuelle.

Même de nombreux enseignants de SVT se fourvoient6 ! Un tel finalisme est pourtant incompatible avec la théorie de Darwin, qui veut que l’évolution résulte du hasard de mutations génétiques sélectionnées ou non selon qu’elles confèrent aux individus qui en sont porteurs un avantage ou un désavantage en termes de survie et de reproduction.

En outre, ce finalisme intuitif se rapproche de certaines versions du créationnisme, en particulier du « dessein intelligent » évoqué plus haut7. La spontanéité de l’explication finaliste s’explique, là encore, par le fonctionnement de notre esprit.

En effet, nous éprouvons de grandes difficultés à nous imaginer que le hasard puisse aboutir à la formation d’organismes vivants qui nous paraissent si adaptés à leur environnement.

Nous échouons à nous représenter à la fois le temps très long que le processus évolutif nécessite et le nombre astronomique de mutations hasardeuses qui ne passent pas la barrière de la sélection naturelle. Il se trouve ainsi qu’en France, le créationnisme, chassé par la porte de la laïcité, revient par la fenêtre de nos limitations cognitives ! 

Pour aller plus loin

1. La Tentation radicale. Enquête auprès des lycéens, d’O. Galland et A. Muxel, PUF, 2018

2. « Supreme being, the afterlife, and evolution », sondage Ipsos, 2011

3. Sondages menés par l’institut Gallup de 1981  à 2017

4. « Dominez  la terre ! », de  P. Gonzalez et  J. Stavo-Debauge, Archives de sciences sociales des religions, 169, 2015.

5. « La résistance au darwinisme : croyances et raisonnements », de G. Bronner, Revue française de sociologie, 48(3), 2007

6. « Cognition et formation académique. Les professeurs de science de la vie et de la terre face au “problème des éléphants” », G. Bronner, Revue européenne des sciences sociales, 52(1), 2014

7. « La France et la théorie de l’évolution. Un créationnisme sécularisé ? », D. Guillo, Le Débat, 1(173), 2013.