« L’amour n’est pas une transaction comme les autres »

Idées

« L’amour n’est pas une transaction comme les autres »

Rencontre avec Paul Frijters, professeur en économie du bien-être à la London School of Economics (LSE), et Gigi Foster, professeure d’économie à l’Université de New South Wales (Australie), auteurs de l’ouvrage An Economic Theory of Greed, Love, Groups and Networks (Cambridge University Press, 2013).

 une.jpgCet article est extrait de notre hors-série consacré à l'amour. À retrouver en kiosque.

Pourquoi l’amour a-t-il été si longtemps ignoré par la science économique traditionnelle ?

Paul Frijters : Au départ, l’amour n’était pas absent de l’économie : Adam Smith parlait de sympathie. Mais au XIXe siècle, la science économique s’est développée de telle façon qu’on a préféré ignorer pourquoi les gens aiment et prendre cela comme un acquis. Je crois que c’est parce que traditionnellement, les économistes sont les conseillers du roi. Ils traitent donc de questions liées au pouvoir : comment être plus riche ? Comment avoir davantage de biens et de services ? Comment organiser un pays ? D’une certaine manière, il est jugé embarrassant de parler de la raison pour laquelle les gens s’attachent davantage à certaines choses plus intimes.

Gigi Foster : La boîte à outils développée par la science économique moderne pour analyser le comportement des différents acteurs présuppose que ces derniers ont le contrôle de leurs actions : ils peuvent choisir d’acheter un bien, d’entrer sur un marché, de s’associer avec quelqu’un, etc. L’économie se concentre sur les choix rationnels et oublie les autres, notamment ceux qui sont de l’ordre de l’inconscient, comme l’amour. Un économiste qui veut étudier la question de l’amour se trouve donc démuni : il n’a pas les outils nécessaires, il ne sait pas comment procéder.

Justement, quels défis avez-vous rencontrés en voulant analyser l’amour d’un point de vue économique ?

P. F. : Un des défis majeurs est que les gens eux-mêmes ne savent pas pourquoi ils aiment. Si je vous demande pourquoi vous aimez votre pays, votre conjoint ou vos enfants, vous trouverez des raisons, mais aurez du mal à expliquer véritablement pourquoi. Un deuxième défi vient du fait que l’amour et la loyauté sont très liés aux jeux de pouvoir. En effet, il est fondamental pour l’organisation de nos sociétés et de nos économies que nous soyons loyaux envers notre pays, notre entreprise, notre famille… Mais c’est embarrassant de reconnaître que nous générons de l’amour à nos propres fins, pour obtenir ce que nous désirons. Nous préférons prétendre que c’est mystérieux.

G. F. : Une autre difficulté est que nous avons été très seuls dans cette recherche. Nous avons échangé avec de nombreux psychologues, anthropologues, sociologues et autres, qui ont majoritairement rejeté notre démarche. Ils nous disaient que la question avait déjà été étudiée. Mais c’était soit de façon descriptive (l’amour romantique, l’amour platonique, etc.), soit de façon parcellaire (la théorie de l’attachement). Nous avons finalement utilisé une méthode scientifique assez classique consistant à regarder à travers les pays, à travers l’Histoire et à travers différents exemples d’amour pour identifier des modèles communs. C’est ainsi que nous sommes parvenus à réduire le mécanisme de l’amour à un principe.

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Quel principe ?

P. F. : L’amour est une stratégie humaine de soumission visant à obtenir quelque chose d’une entité qui est perçue comme trop puissante pour être contrainte par des moyens plus directs, comme la force. Cette entité peut être un partenaire sexuel potentiel, un parent, la société, un dieu. On peut chercher à obtenir des relations sexuelles, de la compagnie, un renforcement de l’estime de soi, de la sécurité, etc. L’amour est donc différent de l’avidité, qui consiste à s’emparer de quelque chose. Et c’est un processus inconscient.

G. F. : Nous nous sommes demandé pourquoi les humains croient, à un certain niveau de leur subconscient, que cette forme de soumission va fonctionner. Notre idée est que cette soumission est en réalité l’intégration de l’objet aimé dans l’identité de la personne : c’est par exemple le cas d’un enfant qui intègre les valeurs que lui enseignent ses parents pour, en retour, être aimé et valorisé. On modifie notre identité authentique pour se rapprocher de la personne ou de la chose aimée parce que cela sera récompensé par l’obtention de ce que l’on désire. L’amour est donc un mécanisme fondamentalement économique puisque sur les marchés, nous offrons toujours quelque chose contre autre chose (de l’argent contre un bien ou un service et vice versa).

Dans votre livre, vous associez très étroitement l’amour à la loyauté. Pourquoi ?

P. F. : Notre intention initiale était moins d’étudier l’amour romantique, l’amour parental ou l’amour amical que l’amour envers un pays, une carrière… Il s’agissait de comprendre comment nos sociétés fonctionnent, comment les groupes s’autoproduisent, comment un État s’assure que la nouvelle génération de citoyens le perpétuera. Notre intérêt portait donc sur un type d’amour que l’on peut qualifier de loyauté. Et puis finalement, on s’est rendu compte que le mécanisme est globalement le même pour l’amour envers une personne, envers ses enfants, etc. Dans une certaine mesure, amour et loyauté répondent à la même définition : il s’agit de se soumettre pour obtenir quelque chose en retour.

En quoi les organisations (politiques, économiques, sociales…) utilisent-elles le fait que nous soyons des êtres capables d’amour et de loyauté ?

P. F. : Les entreprises utilisent les mêmes mécanismes que l’armée ou la police ou même une famille pour générer de la loyauté. Elles recrutent les gens jeunes, lorsqu’ils sont encore malléables et présentent la loyauté envers l’organisation comme le moyen d’avancer professionnellement. C’est ainsi que les employés en viennent à aimer leur entreprise, leur manager, leur carrière, etc. Il faut bien comprendre que l’amour et la loyauté sont nécessaires pour la formation d’un groupe, quelle que soit sa forme. Aucun ne peut fonctionner ou survivre sans amour ou sans loyauté.

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Nos économies ne survivraient donc pas sans amour…

G. F. : Sûrement pas ! C’est l’amour et la loyauté envers notre pays, notre entreprise, notre famille, qui font qu’on paie des impôts, qu’on vote, qu’on se lève le matin pour aller travailler… Il y a aussi l’amour des idéaux, de la morale, peut-être d’un dieu, qui rend beaucoup moins coûteux pour un État de surveiller le comportement des citoyens. Nous nous aimons et nous aimons penser que nous sommes des gens bien, ce qui fait que nous nous autorégulons beaucoup plus que nous ne le ferions si l’amour n’existait pas. Cet incroyable pouvoir d’autorégulation est fondamental dans la réduction du coût de la surveillance et l’augmentation de l’efficacité de nos économies et de nos sociétés.

couple

Pourquoi l’aspiration à vivre en couple est-elle si centrale dans les préoccupations humaines ? Dans quelle mesure est-elle liée à des incitations économiques ?

G. F. : Les gens n’ont pas toujours vécu selon le modèle de la famille nucléaire. Avant l’émergence de cette forme moderne d’organisation sociale, les familles étaient multigénérationnelles, nous vivions davantage en communauté. Le développement et la formalisation des marchés ont occasionné le remplacement et la disparition de certaines fonctions de la famille élargie. Par exemple, on se mariait autrefois sur les recommandations d’une grand-tante, on se rend maintenant sur un site de rencontres. Il y a comme cela de multiples besoins que nous satisfaisons maintenant de façon anonyme via les marchés. Mais il reste très difficile d’échapper à nos besoins de sexe, de compagnie et de soutien émotionnel et il est plus pratique d’élever des enfants à deux que seul (par exemple, si l’un est malade, etc.). Pour répondre à tous ces besoins, le couple est une institution très efficace.

L’amour parental peut être un moteur économique très puissant…

G. F. : Beaucoup de choix que font les parents pour leurs enfants ont un caractère transactionnel. Par exemple, un parent qui paie cher pour envoyer son enfant dans une école privée peut vouloir que celui-ci rencontre un futur conjoint riche ou ait un bon travail et puisse ainsi le prendre en charge financièrement dans sa vieillesse.

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L’amour est-il un marché comme un autre ?

P. F. : En général, non, car les marchés reposent davantage sur l’avidité. Le marché des rencontres est intéressant car il est en partie transactionnel – on peut y échanger du sexe, de la compagnie – mais il s’agit également d’amour. On entre alors dans le domaine du subconscient car on ne peut pas échanger des « unités d’amour ». En fait, tout dépend de la façon dont on définit un marché : si c’est le lieu des échanges volontaires, où l’on sait précisément ce que l’on donne et ce que l’on reçoit, l’amour ne peut pas être un marché.

Mais l’amour est à la base de nombreux marchés : les bars, les restaurants, les cadeaux, les voyages…

P. F. : Le système du marché est merveilleusement manipulateur, il utilise n’importe lequel de nos penchants, y compris notre tendance à aimer, pour essayer de nous vendre quelque chose : il faut offrir des fleurs à l’être aimé sans quoi on n’est pas suffisamment aimant, etc. Les êtres humains se sont toujours manipulés entre eux. Le marché est juste une version sophistiquée de ce que nous avons toujours fait.

G. F. : C’est quelque chose que beaucoup d’économistes ont du mal à accepter, considérant que l’économie étudie les comportements matérialistes des consommateurs et que l’amour n’a rien à voir avec ces comportements. Mais nos achats et nos décisions ne dépendent pas que de l’avidité, ils dépendent aussi beaucoup de l’amour. Pour comprendre les décisions matérialistes des gens, il faut donc comprendre les comportements amoureux.

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En étudiant l’amour avec un prisme d’économiste, comment faites-vous pour ne pas tomber, dans votre vie, dans un désenchantement total vis-à-vis des relations amoureuses ?

P. F. : En réalité, cela m’a plutôt aidé, car cela m’a montré l’importance de ne pas toujours être en position de force, ce qui est mon inclination naturelle, et d’apprendre à baisser la garde.

G. F. : Je trouve cela intéressant de comprendre le mécanisme de l’amour et de m’interroger sur ce que je ressens dans ma propre vie. En revanche, c’est parfois un peu délicat pour le partenaire, qui n’adhère pas nécessairement à ces théories et ne veut pas penser à l’amour – cette chose merveilleuse et mystérieuse que l’on partage – de manière froide et calculatrice !