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Mixité sociale à l’école. L’expérience parisienne peut-elle servir de modèle ?

Cela fait des mois que le gouvernement doit annoncer des mesures pour lutter contre la ségrégation sociale à l’École. L’exécutif pourrait déployer ailleurs en France le système Affelnet d’affectation des élèves en vigueur dans les lycées publics parisiens. Mais quels effets a eus le dispositif dans la capitale ?

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© Romain GAILLARD/REA

« Les inégalités de naissance ne sont pas suffisamment corrigées ou atténuées par l’école », déplorait Pap Ndiaye mi-février, au micro de France 2. Pour y remédier, le ministre de l’Éducation nationale doit présenter un paquet de mesures pour favoriser la mixité dans les établissements scolaires.

L’une d’entre elles pourrait être le déploiement dans d’autres villes en France du système utilisé à Paris pour affecter les élèves dans les lycées publics (Affelnet-lycée). Un dispositif mis à jour en 2021 et qui, pour beaucoup, a fait ses preuves. « Il est rare d’observer des politiques publiques qui aient de tels effets », assurent Julien Grenet, économiste et Pauline Charousset, postdoctorante, tous deux à Paris School of Economics (PSE).

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Si l’attention est particulièrement portée sur le manque de mixité dans la capitale, c’est qu’historiquement, les lycées parisiens affichaient une ségrégation sociale et scolaire parmi les plus élevées de France. À partir du milieu des années 2000, l’académie de Paris a souhaité agir via la procédure Affelnet (AFFectation des ELèves par le NET).

Concrètement, avec la première version du dispositif, Paris était séparé en quatre districts (Nord, Sud, Est et Ouest). Les élèves étaient répartis dans les lycées de leur secteur via un barème exprimé en points distribués en fonction de la proximité entre leur domicile et l’établissement souhaité, leurs résultats scolaires et leur statut de boursier.

Éco-mots

Ségrégation scolaire

Désigne un processus ou un état de séparation des populations en fonction de caractéristiques socio-économiques à l’intérieur d’un établissement scolaire ou entre établissements scolaires. Ce processus engendre une faible mixité sociale, conduisant à la surreprésentation d’élèves défavorisés ou favorisés dans certains établissements ou, à l’intérieur d’un même établissement, dans certaines classes.

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(Source : Institut des politiques publiques, février 2023)

« Les élèves qui avaient de bonnes notes, mais aussi plus d’informations sur le système, étaient favorisés par ce dispositif. Comme le niveau scolaire est très souvent lié à la situation sociale des personnes, on se retrouvait avec des lycées de niveaux. Certains établissements regroupaient les meilleurs élèves, d’autres les familles défavorisées », se souvient Maria Melchior, administratrice FCPE (Fédération des Conseils de Parents d'Elèves).

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Une forte pression s’exerçait sur les élèves et leurs familles, poursuit Julien Grenet, puisque « certains établissements recrutaient à 18 de moyenne, d’autres à 16. Il y avait ce sentiment d’échec si l’on n’atteignait pas certaines notes ».

Parents d’élèves, décideurs politiques, établissements scolaires… Les critiques de l’ancien système font globalement consensus, si bien qu’à la rentrée 2021, Affelnet est réformé. Exit les quatre districts. Une nouvelle sectorisation est pensée selon laquelle un collège se voit attribuer cinq lycées de destination1, situés à 25 minutes maximum du domicile de l’élève. « Ce choix, plus restreint, a permis aux lycées de mieux travailler avec les établissements d’origine et aux élèves de mieux se renseigner sur leur choix d’orientation », constate Maria Melchior.

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(Source : Institut des politiques publiques, février 2023)

Faire le lien entre origine sociale et réussite scolaire

En parallèle, les lycées doivent respecter des quotas de boursiers et pour favoriser davantage la mixité sociale, un nouveau critère a été introduit avec la réforme de 2021 : le bonus IPS, qui tient compte de l’Indice de Position Sociale du collège d’origine des élèves.

Concrètement, il s’agit d’une mesure numérique indiquant à quel point le collège est favorisé ou défavorisé socialement. Pour le déterminer, on calcule la moyenne des IPS des élèves d’un établissement : « Ce nombre est une transformation des Professions et catégories socioprofesionnelles (PCS) où l’on prend en compte non seulement le capital économique des familles, mais aussi le capital culturel, ajoute Julien Grenet. Une façon de mesurer à quel point l’origine sociale prédit une bonne réussite scolaire. » Typiquement, une fille d’enseignante aura un IPS élevé, car sa mère connait très bien le système scolaire. L’IPS d’un fils de chômeur sera très faible.

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(Source : Institut des politiques publiques, février 2023)

Alors cet Affelnet 2.0 est-il plus efficace ? « On observe une baisse de l’ordre de 40 % de la ségrégation sociale et de 30 % de la ségrégation scolaire si l’on compare 2019 à 2022 », répond Pauline Charousset, postdoctorante à PSE. La ségrégation scolaire des lycées publics à Paris était 4,6 fois plus élevée que la moyenne des autres académies en 2019, elle “n’est plus” que 3,5 fois plus élevée en 2022. En d’autres termes, mixité sociale et scolaire affichent une forte progression.

« Avec une hétérogénéité importante selon les lycées », nuance toutefois la chercheuse. Certains établissements qui étaient socialement très favorisés (comme Charlemagne, Condorcet) ou défavorisés (comme Bergson ou Voltaire) ont vu leur composition sociale se transformer, pour aller vers plus de mixité.

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À Louis-le-Grand et Henri-IV, qui ont dû modifier leur procédure de recrutement et s’ouvrir à toutes et à tous, la part des élèves issus des catégories moyennes et défavorisées a augmenté (29 % en Seconde en 2022 contre 13 % en 2021 à LLG par exemple). « Certains élèves qui, auparavant, n’auraient jamais imaginé y étudier, ont trouvé leur place là-bas », félicite Emmanuel Garot, président de la PEEP Paris.

L’ouverture sociale de ces établissements d’excellence avait provoqué les critiques de certains parents, élèves et enseignants. « Et pourtant, cette hausse de la mixité n’a pas provoqué de baisse de niveau scolaire. Les résultats aux épreuves en maths et en français montrent une stagnation, voire une légère amélioration du niveau », complète Pauline Charousset.

La ségrégation perdure par endroits

Malgré la réforme d’Affelnet, certains établissements résistent encore et toujours à la mixité. C’est le cas de plusieurs lycées du 16e arrondissement, confrontés notamment à une contrainte géographique, puisqu’étant éloignés d’autres établissements et pas toujours très bien desservis par les transports. Des mélanges avec les élèves du 15e et du 17e arrondissements pourraient tout de même être faits, s’accordent à dire les économistes.

Le manque de mixité se constate aussi dans les lycées les plus défavorisés. « Il est vrai qu’encourager à la fois la proximité domicile-établissement scolaire et la mixité sociale peut s’avérer compliqué dans certains cas », concède Maria Melchior, de la FCPE, citant des lycées du 19e arrondissement.

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Mais d’autres limites viennent nuancer le succès de la réforme. Certaines formations, comme les sections internationales ou les options artistiques, continuent de recruter sur dossier, échappant au dispositif et perpétuant une certaine ségrégation.

« Ce ne sont pas les seules situations qui échappent au système Affelnet, souligne Thomas2, enseignant au lycée dans la capitale. Certains élèves avec des scolarités hachées ou séquencées, contraints de changer d’établissement par exemple, se retrouvent là où il reste de la place. Souvent dans les lycées défavorisés. »

Un intérêt collectif

Et quand l’établissement ne correspond pas aux goûts des familles, certaines ont une solution est toute trouvée : le privé. « Pour l’heure, on ne constate pas de fuite vers le privé3 », assure l’économiste Julien Grenet. Pourtant, dans les couloirs de son établissement, Thomas le remarque déjà : « Quand l’équipe pédagogique rend un avis contraire au vœu d’un élève, certains jeunes me répondent que de toute façon, ils iront dans le privé l’année suivante plutôt que de se retrouver dans un lycée moins prestigieux ».

Les lycées privés ne sont pas intégrés au système d’Affelnet. Aujourd’hui, 41 % des lycéens parisiens y sont scolarisés et 78 % des élèves de lycées privés sont issus de catégories sociales très favorisées. La marge de progression vers la mixité reste donc importante4.

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Mais peut-être que la réforme Affelnet permettra d’améliorer la réputation de certains établissements et convaincre les familles de ne pas contourner le public ? Encore faut-il en reconnaître l’intérêt collectif. « La mixité, sur le papier, c’est très bien, mais il est vrai que certains de nos adhérents se sont sentis pénalisés par cette réforme, moins maîtres des choix d’orientation, reconnaît Emmanuel Garot de la PEEP Paris. Des parents ont mal vécu le fait de ne plus pouvoir scolariser leurs enfants aussi facilement dans autant de très bons établissements. »

Pourtant tous les privilèges n’ont pas pris fin avec la réforme d’Affelnet. Le lieu de vie des élèves (« bonus lié au secteur ») pèse davantage dans l’affectation au lycée que le critère de boursier : habiter dans un quartier riche permet à un bon élève d’être prioritaire face à un élève possédant un dossier scolaire équivalent, mais résidant dans un quartier populaire. S’il veut éradiquer toute ségrégation, l’exécutif aura encore quelques réglages à effectuer sur Affelnet 2.0, avant de le répliquer ailleurs en France.

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Pour aller plus loin.

La réforme d’Affelnet-lycée à Paris : une mixité sociale et scolaire en forte progression dans les lycées publics | Institut des Politiques Publiques – IPP (Julien Grenet et Pauline Charousset, Février 2023)

Dans le programme de Terminale de SES

Chapitre. « Quelle est l’action de l’École sur les destins individuels et sur l’évolution de la société ? »

Chapitre. « Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ? »

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1 Les élèves ont en théorie accès à plus de cinq lycées puisqu’il ne s’agit là que des établissements compris dans le « secteur 1 », c’est-à-dire à moins de 25 minutes du domicile. Il est possible de demander des lycées dans le « secteur 2 » qui se situent à moins de 40 minutes et dans le « secteur 3 » tous les autres lycées, mais les points récoltés par l’élève sont largement moins nombreux. Leurs chances d’y être accepté sont donc plus faibles. Les élèves boursiers en revanche peuvent postuler dans n’importe quel lycée, qu’importe le secteur.

2 Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat.

Mi-avril, Pierre Ouzoulias, sénateur communiste des Hauts-de-Seine, a déposé une proposition de loi pour « conditionner les subventions accordées aux établissements privés sous contrat à des critères de mixité sociale et scolaire ».

4 Parmi ses mesures, le gouvernement devrait demander au privé plus d’efforts à ce sujet.