Nemat Shafik : "Investir sur les jeunes est la politique économique la plus juste et efficace"

Idées

Nemat Shafik : "Investir sur les jeunes est la politique économique la plus juste et efficace"

Nemat Shafik, économiste et directrice de la London School of Economics appelle dans son dernier ouvrage à une refonte du contrat social dans les sociétés occidentales, en investissant davantage sur les jeunes générations et la formation continue… En échange d’un prolongement de la durée du travail.

Pourquoi elle ?

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Nemat Shafik est une économiste égypto-anglo-américaine, actuellement directrice de la prestigieuse London School of Economics. Elle a auparavant occupé plusieurs postes de direction dans des organisations internationales : vice-gouverneure de la Banque d’Angleterre et directrice générale adjointe du Fonds monétaire international. Dans le livre What We Owe Each Other, A New Social Contract, elle veut répondre à la colère et aux divisions dans les sociétés occidentales et propose une refondation du contrat social, en investissant de façon importante sur les individus, dès leur plus jeune âge. Son ouvrage a été salué par de nombreux économistes de renom et dirigeants internationaux : Christine Lagarde, Daron Acemoglu, Amartya Sen...

Pour L’Éco. Vous estimez dans votre essai que nos sociétés ont besoin d’un nouveau contrat social. Pourquoi ?

Nemat Shafik. Ce livre est mon manifeste anti-populiste. J’ai voulu comprendre pourquoi tant de gens partout sur la planète étaient en colère.

Quatre personnes sur cinq en Chine, en Europe, en Inde et aux États-Unis ont le sentiment que le système ne fonctionne pas pour elles et dans la plupart des économies avancées, les parents craignent que leurs enfants soient moins bien lotis qu’eux (Edelman 2019). Ils sont frustrés des inégalités et des injustices, inquiets pour leur avenir et celui de leurs enfants.

La pandémie a été un grand révélateur de ces injustices car elle a frappé les plus vulnérables - les personnes âgées, les malades, les femmes et les personnes occupant des emplois précaires - plus durement.

Le sentiment d’appartenance à une société commune s’est désagrégé et la peur du déclassement a laissé un boulevard à des discours politiques populistes, protectionnistes, nationalistes et xénophobes. C’est pour moi le signe que quelque chose s’est cassé. L’ancien modèle, celui que schématiquement nous pouvons appeler le modèle Reagan - Thatcher ou celui du consensus de Washington, a échoué.

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Éco-mots

Consensus de Washington

Corpus de mesures d’inspiration libérale, datant de la « période Reagan » aux États-Unis, établi entre les grandes institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et le département du Trésor américain pour relancer la croissance dans des pays connaissant des difficultés économiques. L’expression apparaît pour la première fois dans un article de l’économiste John Williamson en 1989 où il formule dix recommandations adressées plus particulièrement aux pays d’Amérique latine : discipline budgétaire stricte, libéralisation du commerce extérieur, privatisation des entreprises publiques, déréglementation des marchés…

L’argument qui le soutenait et le rendait acceptable pour une partie de la société était : "On fait croître l’économie de façon importante et on compense les perdants." Le problème, c’est que les perdants n’ont jamais été compensés. Et puis, de toute façon, qui veut faire partie des perdants ?

Au-delà de la question des inégalités, notre société est sous la pression combinée de la robotisation, du changement climatique et du vieillissement. Il nous faut donc trouver un autre modèle, un nouveau contrat social, pour panser les plaies de nos divisions et réparer nos sociétés.

Qu’appelez-vous exactement le contrat social et quelle forme souhaitez-vous que ce nouveau contrat prenne ?

N.S. Un contrat social est comme une tirelire qui peut être partagée avec votre famille, votre communauté, votre employeur ou l’État.

Cette tirelire nous aide à redistribuer de l’argent tout au long de notre vie. Un enfant ne peut pas emprunter pour financer son éducation. Personne ne peut savoir s’il va être malade et jusqu’à quel âge il va vivre. C’est pour ça qu’il faut une tirelire collective.

Nous y contribuons au milieu de nos vies quand nous travaillons. Nous en bénéficions enfants et à la retraite.

Les contrats sociaux façonnent tous les aspects de notre vie, y compris la façon dont nous élevons nos enfants, ce que nous attendons de nos employeurs et comment nous vivons la maladie et la vieillesse.

Toutes ces activités nous obligent à coopérer avec les autres pour un bénéfice mutuel. Les termes de cette coopération définissent le contrat social dans notre société et la forme de nos vies.

Éco-mots

Théorie du contrat social

Courant moderne de philosophie politique qui pense l’origine de la société et de l’État comme un contrat originaire entre les hommes, par lequel ceux-ci acceptent une limitation de leur liberté en échange de lois garantissant la perpétuation du corps social. Cette théorie, inspirée par l’ouvrage du même nom de Jean-Jacques Rousseau, est à l’origine d’une grande partie des idées de la Révolution française.

Dans certaines sociétés, le contrat social repose davantage sur le soutien mutuel des familles et des communautés ; dans d’autres, le marché et l’État jouent un rôle plus important.

Mais dans toutes les sociétés, les gens sont censés contribuer au bien commun lorsqu’ils sont adultes en échange de leur prise en charge lorsqu’ils sont jeunes, vieux ou incapables de prendre soin d’eux-mêmes.

Aujourd’hui, il n’y a pas assez d’argent dans cette tirelire, ni pour nous protéger collectivement des risques de la vie, ni pour investir suffisamment dans chacun d’entre nous pour que notre société continue à croître et progresser.

Votre proposition de nouveau contrat social implique-t-elle forcément un État providence plus développé ?

N.S. Non, ce nouveau contrat social n’implique pas forcément une augmentation des impôts, une plus grande redistribution et un plus grand État-providence. Cela dépend évidemment des pays.

Mais dans la plupart des pays développés, c’est peut-être nécessaire. Beaucoup d’États doivent encore construire de meilleurs systèmes de retraite, d’assurance chômage ou renforcer leurs investissements éducatifs.

Pour quelques-uns, vous pouvez aussi probablement augmenter les dépenses publiques, tout particulièrement pour financer la formation continue tout au long de la vie des adultes.

Mais c’est moins vrai dans d’autres pays, comme en France ou au Danemark. Les prélèvements obligatoires y sont déjà très élevés et sans doute pas très éloignés de la limite maximale.

Dans ces pays, le défi est celui de la réallocation des ressources. Où est-ce que vous coupez ? Où est-ce que vous redistribuez ?

Justement, où ?

N.S. Il y a un gros sujet, très sensible en France, c’est l’âge de départ à la retraite. Dans la plupart de nos sociétés, nous devons profiter de l’allongement de l’espérance de vie en bonne santé pour travailler plus longtemps et lier l’âge de départ en retraite à cet indicateur. Il faudrait que le lien soit automatique et qu’il n’y ait pas à se battre régulièrement sur ce sujet.

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Avec le vieillissement, les pensions prennent une part croissante des ressources budgétaires. Il y a peu d’options quand il s’agit de régler ce problème : augmenter l’âge de départ à la retraite, réduire les montant des pensions ou en augmenter les cotisations des entreprises.

Mais les cotisations sociales sont déjà très élevées en France pour les entreprises. Plus elles sont hautes, moins les employeurs sont incités à créer des emplois. Nous devons profiter de l’allongement de la vie en bonne santé. 

Aujourd’hui, dans la plupart des économies avancées, les gens s’attendent à passer un tiers de leur vie d’adulte à la retraite. Ce n’est pas possible. Il faut trouver un équilibre soutenable.

Grâce à cette réforme et aux marges budgétaires dégagées, nous pourrions en échange investir beaucoup plus vers les jeunes générations.

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Ce que je propose, c’est un capital de formation pour tous, à vie, imaginons 50 000 euros. Que vous pouvez utiliser pour vous former tout au long de votre vie : universités, écoles, formations… pour rester compétitif sur le marché de l’emploi. Ce serait mon arbitrage de politique publique.

La philosophie principale de mon projet de contrat social est de passer d’un modèle de redistribution à un modèle de prédistribution.

Nous devons investir davantage sur les individus et les jeunes générations. C’est le plus efficace économiquement et cela réduit le besoin de redistribution plus tard.
Nemat Shafik,

Directrice de la London School of Economics

C’est-à-dire ?

N.S. Il s’agit avant tout de réorganiser et d’égaliser fondamentalement la façon dont les opportunités et la sécurité sont réparties dans la société.

Surtout, il s’agit de donner à chacun la possibilité d’utiliser au mieux son talent dans la société, de contribuer chacun au maximum de son potentiel, pour réduire le besoin de redistribution plus tard.

Éco-mots

Prédistribution

Politique économique qui vise à faire en sorte que la distribution des revenus primaires soit la moins inégalitaire possible. À l’inverse, les politiques de redistribution cherchent à corriger les inégalités de marché par l’impôt et les transferts sociaux.

Pourquoi préférez-vous insister sur la prédistribution plutôt que sur la redistribution ?

N.S. La prédistribution est selon moi beaucoup plus puissante et durable que la redistribution. Investir sur les talents de chacun, ce n’est pas seulement une question d’équité : c’est aussi bon pour l’économie. Par exemple, une meilleure utilisation de tous les talents de la société explique entre 20 et 40 % des gains de productivité de l’économie américaine entre 1960 et 2010 (Hsieh et al. 2019).

Au lieu de puiser dans un bassin de talents limité composé principalement d’hommes blancs, les changements de lois et de normes ont permis aux employeurs de choisir parmi un bassin de compétences plus large et de jumeler les personnes avec les emplois qui leur convenaient le mieux.

Cela augmenterait la productivité et partagerait plus efficacement les risques liés à la garde des enfants, à la santé, au travail et à la vieillesse qui causent tant d’anxiété.

C’est bien plus soutenable, non seulement économiquement, mais aussi politiquement. On le voit bien dans de nombreuses sociétés avec les débats féroces autour des politiques redistributives, qui ne sont pas forcément acceptés par les populations.

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Je suis aussi intimement persuadée que la majorité des personnes préfère gagner un bon salaire issu de leur travail, plutôt que de recevoir des aides. C’est aussi pour cette raison, que je ne suis pas une grande fan de l’idée de revenu universel.

Travailler fait partie du contrat social. Dans toutes les sociétés du monde, quand vous êtes un adulte, la société s’attend à ce que vous contribuiez. Le problème du revenu universel, c’est qu’il n’envoie pas ce message. Vous recevez de l’argent sans avoir à contribuer à la société. Et pour moi, ça va contre l’histoire de l’humanité et ce qu’a été le contrat social durant des siècles.

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Travailler fait partie du contrat social. Dans toutes les sociétés du monde, quand vous êtes un adulte, la société s’attend à ce que vous contribuiez. Le problème du revenu universel, c’est qu’il n’envoie pas ce message.
Nemat Shafik,

Directrice de la London School of Economics

En parlant de prédistribution, vous trouvez d’ailleurs qu’il est particulièrement important d’investir sur les bébés. Pourquoi ?

N.S. (Rires) C’est parce que les bébés sont vraiment très importants. Les premières années de la vie sont les plus importantes pour le développement du cerveau. On a longtemps pensé que c’était de l’unique responsabilité des familles et que la société n’avait pas forcément à s’en mêler.

Mais la recherche économique a montré qu’une intervention sur ces premières années, où l’on veillerait à ce que les enfants aient une bonne nutrition et une bonne stimulation mentale, avait des conséquences énormes sur combien ils allaient gagner plus tard dans leur vie.

En Jamaïque, les jeunes enfants qui recevaient une visite hebdomadaire par un agent de santé communautaire gagnaient 42 % de plus 20 ans plus tard que les enfants qui ne bénéficiaient pas d’un tel soutien (Gertler et al. 2014).

Et donc intervenir le plus tôt possible est très important pour la productivité future et la mobilité sociale. C’est le moyen le plus efficace d’égaliser les chances et de fournir les compétences de base pour l’apprentissage futur.

Vous le savez, je suis maintenant à la tête d’une université, la London School of Economics, où il est très difficile de recruter des jeunes issus de milieux défavorisés.

Mais la réalité c’est que l’Université arrive bien trop tard pour remédier aux inégalités. Les désavantages commencent dès la ligne de départ, dès les premiers jours de la vie.

Si vous croyez à l’égalité des chances, il faut soutenir le développement des enfants le plus tôt possible, dès les 1 000 premiers jours de la vie.

Dans Pourquoi les riches votent à gauche, l’essayiste américain Thomas Frank explique que l’obsession des sociaux-démocrates pour une meilleure éducation pour tous et une société où tous les talents peuvent s’exprimer sans discrimination, est aussi une façon pour les classes aisées intellectuelles de justifier à postériori les inégalités sociales en les faisant reposer un échec éducatif "des perdants". Cette critique peut-elle s’appliquer à votre projet de contrat social ?

N.S. Je suis en désaccord avec cette analyse. Un meilleur système éducatif est réellement une façon de réduire fortement les inégalités. Une des études que je cite dans le livre, est intitulée : “Les Einstein perdus.” Ils ont observé des enfants dans leur quatrième année à l’école, qui avaient exactement le même niveau en maths et en sciences.

Puis, ils ont regardé de nouveau quand ils étaient adultes pour savoir combien d’entre eux étaient devenus des innovateurs et des entrepreneurs : si vous êtes nés dans une famille aisée, vous avez 10 fois plus de chance de le devenir que si vous êtes né dans une famille pauvre. Et ce, même si au départ, vous avez les mêmes notes.

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Si ces enfants intelligents, qui naissent dans des familles ou des quartiers défavorisés, deviennent aussi innovants que leurs pairs nés dans des familles aisées, nous pourrions multiplier par quatre le taux d’innovation dans nos économies.

C’est pour ça que les premières années sont si importantes. Parce que ce sont des talents que l’on perd dès le départ, parce qu’ils vont aller dans de moins bonnes écoles, puis de moins bonnes universités… La société les perd pour toujours.

Le Danemark semble être pour vous un modèle à suivre pour ce qui serait du contrat social idéal. Pourquoi ?

N.S. Les Danois ont une bonne balance sur leur marché du travail, entre la flexibilité et la sécurité.

Le marché du travail est très flexible, les employeurs peuvent embaucher et licencier facilement, les gens changent beaucoup de travail, mais ce n’est pas mal vécu, parce que les allocations-chômage sont généreuses, parce qu'ils ont accès à de nombreuses formations et qu'ils retrouvent rapidement du travail.

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Éco-mots

Flexisécurité

Dispositif social facilitant le licenciement pour les entreprises (volet flexibilité) et des indemnités longues et importantes pour les salariés licenciés (volet sécurité). Ce système, particulièrement développé dans les pays scandinaves a pour but de passer outre l’hésitation des entreprises à embaucher lors des périodes de fortes croissante, en anticipation des difficultés futures à licencier en cas de période économique moins florissante.

Et au final, le Danemark a le meilleur taux d’emploi du monde. La grande majorité, hommes et femmes confondus, travaille. Ils ont une grande productivité de leurs travailleurs.

Et quand vous avez des enquêtes internationales sur le bonheur, le “bien-être subjectif”, qui pose la question "sur une échelle de 1 à 10 êtes-vous satisfaits de votre vie ?", ils sont toujours au sommet. Ils ont une bonne balance entre opportunité et sécurité.

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Évidemment tout le monde ne peut pas être le Danemark et les sociétés sont différentes. Nous sommes riches de ces différences, mais en matière de politiques publiques, ils ont réussi sur de nombreux aspects.

Vous faites de la réduction des frictions intergénérationnelles un enjeu majeur. Pourquoi ? Et comment les réduire ?

N.S. Nous sommes à un moment de grandes frictions intergénérationnelles, en particulier avec la pandémie. Les jeunes ont fait beaucoup de sacrifices pour protéger les générations plus âgées. Le changement climatique est aussi fondamentalement un sujet intergénérationnel.

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Accomplir son plein potentiel économique n’est pas aussi facile pour les jeunes générations que ça l’a été pour les générations précédentes.

Comme nos sociétés vieillissent, il est très naturel pour le personnel et le système politique de répondre à ça en mettant en place des politiques qui favorisent les personnes âgées. Parce que les personnes âgées votent et sont très organisées.

C’est particulièrement capital pour les jeunes générations de bien comprendre ces grands enjeux économiques, d’être actifs dans la société, d’exprimer ses opinions politiques et de voter. C’est dans leur intérêt.

Et c’est aussi dans l’intérêt des générations plus âgées d’avoir une jeunesse active et bien éduquée. Parce que si les jeunes générations ne sont pas productives, qui va payer pour les soins de santé et les retraites ?

Pour aller plus loin

What we owe each other, A New Social Contract, par Minouche Shafik

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Session vidéo "La nécessité d’une nouvelle économie politique" organisée par Le Cercle des économistes et coordonnée par Jean Pisani-Ferry aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence de juillet 2021.

Crédit photo : London School of Economics