Parcoursup. Mes choix d’orientation sont-ils socialement biaisés ?
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Idées

Parcoursup. Mes choix d’orientation sont-ils socialement biaisés ?

Audrey Fisné-Koch
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Les études montrent que l’origine sociale d’un jeune peut jouer un rôle important sur son orientation. En cause notamment, une profonde autocensure.

L’essentiel

- Selon leur origine sociale, les jeunes ne sont pas tous égaux face à leurs choix d’orientation.

- Plusieurs facteurs, comme une absence de connaissances sur l’orientation ou sur les aides financières, le manque de confiance en ses capacités de réussite ou une sous-estimation du calcul coût/bénéfice des études, amènent les jeunes des milieux modestes à s’autocensurer sur leur ambition.

- Les biais sont aussi présents chez les parents et les enseignants puisque les élèves d’origine modeste sont moins souvent orientés vers « la voie qui accueille les bons élèves (la voie générale et technologique) », et plus souvent vers « la voie qui accueille de moins bons élèves (la voie professionnelle) ».

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Il est à peine 13 heures, ce mardi de janvier, et les couloirs du CIDJ sont déjà bien remplis. Dans les locaux de l’ancienne mairie du 1er arrondissement de Paris, le Centre d’information et de documentation jeunesse ouvre sa permanence. « Qui est là pour rencontrer un ou une conseillère ? ». Plusieurs jeunes s’approchent du kiosque d’accueil, visiblement concernés.

Chaque après-midi, du mardi au vendredi, les conseillers et conseillères d’orientation reçoivent une vingtaine de collégiens, lycéens, étudiants ou jeunes adultes, venus de toute l’Île-de-France. « En janvier, on accueille moins de monde », nous explique Valérie Deflandre, conseillère au CIDJ depuis 25 ans. Le rush a eu lieu quelques jours plus tôt : « Pendant les vacances de Noël, on multiplie les rendez-vous. » Beaucoup s’interrogent sur les spécialités à choisir au lycée, les débouchés de telle ou telle filière ou encore… l’utilisation de Parcoursup.

Depuis le 18 janvier et jusqu’au 9 mars, les lycéens peuvent formuler leurs vœux d’affectation dans l’enseignement supérieur. « Les jeunes me demandent souvent s’ils font le bon choix » relate Valérie Deflandre. Mais « tous les choix d’orientation sont bons, à condition qu’ils correspondent à de vrais goûts », répond Élise Huillery, professeure d’économie à l’Université Paris-Dauphine. Le problème, explique-t-elle, ce n’est pas toujours le cas.

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Manque de connaissances sur l'orientation

Dans leurs travaux, Élise Huillery et Nina Guyon, économiste à Paris School of Economics - École Normale Supérieure soulignent que « les élèves issus de milieux modestes ont des préférences plus modestes que les enfants de milieux aisés, même lorsqu’ils ont le même niveau scolaire, ce qui les amène à s’orienter vers des études plus courtes conduisant à des emplois moins qualifiés ». Les jeunes des milieux sociaux moins favorisés s’autocensurent.

Cela s’explique d’abord par un manque de connaissance sur les orientations possibles, nous détaille Élise Huillery : « Les élèves d’origine modeste ont une moindre connaissance des études longues de 3 ans et plus, étant issus de familles dans lesquelles aucun des deux représentants légaux n’appartient à une catégorie socioprofessionnelle favorisée nécessitant des études longues. »

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Graphique : Dans une classe prépa de 35 étudiants, une fille d’ouvrier partagera cette origine sociale avec trois autres élèves seulement, alors que 24 de ses camarades auront un parent cadre.

« Ce qui est grand, n'est pas pour moi »

Ce que confirme Christopher Filosa, issu d’un milieu populaire et aujourd’hui ingénieur : « J’ai fait des recherches sur l’orientation au lycée après qu’un camarade de ma classe m’a parlé des classes préparatoires. Mais à l’époque, je ne savais même pas ce que c’était qu'une école d’ingénieurs. » Depuis, il est diplômé de l’école d’ingénieur de Grenoble INP - Phelma. 

Mais pour beaucoup, la démarche n’est pas toujours évidente : « Le manque de confiance en sa capacité de réussir est énorme », reprend l'économiste Élise Huillery. Or, l’appréciation que les élèves font de leur propre aptitude scolaire est influencée par leur origine sociale. Les élèves d’origine modeste se perçoivent à tort comme scolairement moins performants que ne se perçoivent des élèves de même niveau scolaire, mais d’origine favorisée.

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En parallèle, les jeunes ont le sentiment que les facteurs sociaux et familiaux, comme le fait d’avoir des parents étrangers ou d’habiter dans un quartier défavorisé, ont une large influence sur leurs chances de réussite future, à niveau scolaire égal. Résultat, ils n’osent pas.

Au CIDJ, Valérie Deflandre confirme : « Quand ces élèves lisent des articles sur les grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs, ils me disent ‘c'est "grand", alors ce n’est pas pour moi’.»

Éco-mots

Causalité du probable

Thèse développée par le sociologue Pierre Bourdieu selon laquelle un individu ajuste ses espérances et aspirations à des chances de réussite qu'il présuppose comme étant déterminées par son milieu social... ce qui produit alors du déterminisme ! Du fait des habitus de classe, les individus peuvent avoir tendance à sous-estimer ou surestimer leurs chances de réussite, et donc parfois à se résigner à une forme de fatalité sociale concrétisée par l'expression « ce n'est pas pour moi ». 

Quand les élèves d'origine modeste lisent des articles sur les grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs, ils me disent ‘c'est "grand", alors ce n’est pas pour moi’.
Valérie Deflandre

Conseillière d'orientation au CIDJ depuis 25 ans.

Le regard des autres et les coûts

Et puis, il y a le regard des autres, des camarades, de la famille, des amis : « On fait partie d’un groupe. Certains s’autocensurent par peur de ne plus être acceptés ou reconnus dans leur milieu d'origine », poursuit la conseillère d’orientation.

Les travaux d’Élise Huillery montrent que les « préférences des élèves d’origine modeste sont influencées par le choix d’orientation des autres et tendent à s’y conformer ». Moqueries, ressentiment, difficultés d’ordre amical, séparations sont autant de risques que craignent beaucoup de jeunes lorsqu’ils doivent réaliser un choix d’orientation. Certains talents restent donc inexploités, poursuit l’économiste.

Éco-mots

Bénéfice social

Un choix d’orientation scolaire ou professionnelle, en conformité avec son milieu social et familial, permet certains avantages sociaux comme le fait de garder des amis, de ressembler aux autres, d’être en phase avec son entourage ou encore d’éviter d’être exclu du groupe. En 2011, le sociologue Ugo Palheta montre que les choix d’orientation sont fortement liés à la proximité du quartier car il permet de garder contact avec ses pairs et avec la « vie de quartier ».

Mais la question des coûts, davantage présente à l’esprit des lycéens que des collégiens, peut aussi décourager les jeunes issus des milieux modestes à poursuivre leurs études. Christopher Filosa s’en souvient : « J’ai opté pour une école d’ingénieurs publique parce que je ne pouvais pas payer pour mon diplôme. Heureusement, j’étais boursier, ce qui m’exonérait des frais d’inscription. Sans cela, je n’aurais tout bonnement pas passé les concours. »

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Des aides financières ou logistiques existent, mais elles ne sont pas toujours connues ou comprises de tous, constate Élise Huillery : « Et c’est normal ! Il y a une illisibilité des aides. Quand les jeunes ne sont pas boursiers du secondaire par exemple, ils s’imaginent ne pas l’être dans le supérieur. Ce n’est pas forcément le cas. » Pensant devoir dépenser plus d’argent, le calcul “coûts/bénéfices” de leur poursuite d’études se retrouve erroné.

Un mauvais calcul coût / bénéfice

Un constat d’autant plus regrettable que les lycéens issus des milieux modestes peuvent sous-estimer les gains potentiels d’une prolongation d’études, rappelle Élise Huillery : « De nombreux élèves issus de milieu modeste pensent que ça ne sert plus à rien de faire de longues études aujourd’hui. Or, le diplôme continue de permettre une meilleure insertion professionnelle et d’améliorer le parcours professionnel. » 

Éco-mots

Coût d’opportunité de la poursuite de scolarité

Pour le philosophe et sociologue Raymond Boudon, les individus opèrent des choix d’orientation selon un calcul coût/bénéfice, considérant d’une part les coûts inhérents à la scolarité et d’autre part le coût d’opportunité de la poursuite de scolarité : « Est-il rentable que je continue mes études ou non ? » Pour Boudon, la réponse à cette question varie fortement selon l’origine sociale de l’élève parce que les individus, selon leurs milieux sociaux d’origine, ont des probabilités différentes de réussir tel ou tel cursus et parce que les familles modestes ont tendance à sous-estimer les bénéfices et à surestimer les coûts. Leurs calculs aboutissent donc davantage à la décision d’arrêter la scolarité ou d’en limiter la durée.

Alors, les conseils des parents ou des professeurs peuvent-ils changer la donne pour ces jeunes d’origine modeste qui s’autocensurent ? « Justement, ce que l’on observe c’est que le travail d’accompagnement à l’orientation… aggrave les inégalités d’orientation, plus qu’il ne les réduit, répond l’économiste. L’action scolaire et parentale dissuade une partie des élèves moyens-faibles de suivre la voie générale et technologique quand ils sont d’origine modeste par exemple, alors qu’au contraire elle encourage une partie des élèves d’origine favorisée qui n’envisageaient pas cette voie à la suivre. »

Lorsque Valérie Deflandre accueille des classes au CIDJ, elle est la première à constater qu’ « en fonction de la représentation qu’ils se font du niveau scolaire de leur établissement, les enseignants peuvent s’interdire de mettre en avant certains IEP ou des classes prépa ». La censure n’épargne finalement personne.

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Dans le programme de Terminale SES :

« Quelle est l’action de l’école sur les destins individuels ? »

« Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ? »