Pollution, famine, pic pétrolier... Quand l'Histoire contredit les catastrophistes

Idées

Pollution, famine, pic pétrolier... Quand l'Histoire contredit les catastrophistes

Le rapport Meadows de 1972 douche l’optimisme excessif des Occidentaux sur une expansion éternelle, mais le pessimisme qui suit les chocs pétroliers est exagéré.

1970. C’est au cœur du capitalisme marchand, en Suisse, que le jeune Club de Rome, un cercle de réflexion né deux ans plus tôt, commande un rapport à des chercheurs du MIT de Boston : Donnella et Dennis Meadows, ainsi que Jørgen Randers.

Publié en 1972, “The Limits to Growth” fait l’effet d’une bombe : pour ses auteurs, la brillante croissance économique(de l’ordre de 5% par an) que les pays développés connaissentdepuis 1945 ne durera pas.

Le rapport reprend mot pour mot la question posée par Malthus, en 1798, dans son Essai sur le principe de population. L’économiste anglais considérait alors que la croissance de la production agricole, dite «arithmétique» (1,2,3,4...), ne pouvait suivre la croissance démographique, «géométrique» (2,4, 8, 16, 32...).

L'erreur de Malthus

À terme, il y aurait donc « trop de convives au banquet de la nature ». L’économiste Paul Bairoch a tranché cette question : Malthus fait une erreur de parallaxe. Même si la croissance démographique anglaise de la fin du XVIIIe siècle correspond à un record européen (1% par an environ), celle du PIB par tête lui est toujours supérieure, à 1,1-1,2% : il y a donc toujours eu de quoi nourrir les convives.

Les économistes du MIT s’inquiétaient pareillement en 1970 de la vigueur de la croissance démographique mondiale, quand la Terre était alors peuplée de 3,6 milliards d’habitants, faisant du tiers-monde une « chaudière humaine » sous pression, disait déjà Alfred Sauvy, en 1950.

Pourtant, pas davantage que celles de Malthus, les prédictions catastrophistes du rapport Meadows ne se sont réalisées : alors que la population de la planète a plus que doublé depuis les années 70, la croissance du PIB par tête a suivi, à un rythme annuel moyen de 2% environ. Cette croissance est-elle pour autant soutenable ?

Le faux « pic pétrolier »

Le rapport Meadows était novateur, car il douchait l’optimisme communément partagé en Occident d’une croissance infinie à des rythmes élevés. En réalité, les auteurs recensaient les (éternelles) tensions entre les besoins infinis de consommation et la finitude des ressources énergétiques fossiles.

En 1972, juste avant le premier choc pétrolier, les Pays développés à économie de marché (PDEM) bénéficiaient d’un pétrole supposé infiniment abondant et bon marché.

Pourtant, dès 1956, le géophysicien Hubbert annonçait un «pic pétrolier» (un seuil maximum de l’extraction de pétrole) pour les États-Unis en... 1970. Or le monde consomme aujourd’hui à peu près deux fois plus de pétrole que dans les années 70.

Les gisements d’hydrocarbures de schiste ont repoussé le pic pétrolier et les États-Unis sont même devenus, en 2020, le premier producteur mondial de pétrole.

Essence avec plomb

Pour autant, la critique sans doute la plus pertinente du rapport Meadows concerne la hausse insoutenable de la pollution. Paul Bairoch confronte deux exemples édifiants : il a fallu quelques années de circulation des trains à vapeur pour que les Anglais remplacent le charbon par du coke légèrement moins nocif, quand on a dû attendre plus d’un siècle de circulation automobile pour interdire le plomb dans l’essence, à la fin des années 80 !

En 1972, pourtant, la théorie économique disposait déjà de deux outils efficaces pour lutter contre la pollution. Le premier à la disposition de l’État: la taxe pollueur-payeur inventée par Arthur Cecil Pigou dès 1920 dans L’Économie du bien-être.

Le second à la disposition du marché : les droits à polluer. Deux incitations puissamment mises en œuvre depuis les années 70 pour amener les producteurs à une croissance verte : la France impose désormais une taxe très élevée (le malus écologique) sur l’achat de véhicules «polluants», selon des normes de plus en plus draconiennes.

L’alarmiste Soleil vert

Les limites de la croissance économique énoncées parMeadows ont frappé une opinion publique occidentale trop optimiste à l’apogée d’un cycle exceptionnel de croissance.

La bascule a déclenché une fièvre pessimiste tout aussi exagérée : en 1973, Richard Fleischer réalise le film Soleil vert dans lequel, en 2022, les hommes ont épuisé les ressources naturelles et se nourrissent de pastilles, le soleil vert, dans une atmosphère polluée.

Le rapport Meadows a aussi servi de base doctrinale à une critique écologiste alors balbutiante qui, en France du moins, a pu aller jusqu’à l’utopie radicale de la «décroissance». Dans l’édition révisée du rapport, publiée en 2004, on peut pourtant lire que « la durabilité ne signifie pas la croissance zéro » : la croissance est fondamentalement nourricière et l’arrêt de la croissance appauvrit immanquablement.

Pollution réversible

Nos comportements se sont considérablement modifiés depuis 1972: tri des déchets, renouveau des transports en commun (le tramway est de retour) et du vélo en ville...

L’anti-pollution est même devenue un investissement et un argument de vente pour les entreprises: les automobiles, équipées de filtres à particules, émettent moins de gaz à effet de serre, les déchets sont recyclés, les enseignes bio prospèrent.

Les eaux usées et les déchets sont systématiquement traités : Veolia et Suez (n°1 et 2 mondial) en ont fait leur marché. Les lacs Michigan ou d’Annecy sont redevenus des espaces touristiques où il fait bon se baigner.

Contrairement aux apparences, la pollution n’est pas irréversible, la société (post-)industrielle sait sans cesse intégrer de nouvelles contraintes pour se réinventer : économie et écologie sont donc largement complémentaires sur la durée.