« Pour gérer le long terme, le capitalisme de demain a besoin de plus d’État »

Idées

« Pour gérer le long terme, le capitalisme de demain a besoin de plus d’État »

André Cartapanis, professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et membre du Cercle des économistes, analyse les difficultés de la macroéconomie à appréhender le monde post-Covid, la crise financière de 2008 et les défis environnementaux.

En moins de quinze ans, l’économie mondiale a connu la grande crise financière américaine, qui a eu des effets considérables sur un certain nombre de domaines de l’action publique, puis la pandémie qui a donné un éclairage sur des questions qui avaient sans doute été négligées : de résilience, d’indépendance nationale, les problèmes de santé et les problèmes de la nature avec, à la fois la biodiversité et le réchauffement climatique.

Cela a posé des questions sur l’efficacité des politiques économiques jusqu’à présent. Et on cherche en macroéconomie et dans l’ensemble des politiques publiques — monétaires, budgétaires et sous l’angle du commerce international — de nouvelles cohérences, de nouvelles combinaisons qui sont assez différentes de ce qu’on pouvait avoir jusqu’aux années 2000.

Éco-mots

Macroéconomie

Partie de la science économique qui étudie les phénomènes économiques globaux, agrégation de comportements individuels, à une échelle nationale ou internationale ou d’un secteur de l’économie. Elle cherche à expliquer les relations entre différents indicateurs macroéconomiques tels que la croissance, l’investissement, la consommation, le taux de chômage, l’inflation, etc. Elle est très utilisée par les États, les institutions internationales et des organismes privés pour tenter de prédire les évolutions des différentes variables en fonction des transformations de l’environnement économico-politique.

Monde d’avant : l’État au service du marché

Dans ce monde d’avant, de Reagan-Thatcher dans les années 1980 à la crise de 2008, l’État laissait avant tout le marché et les entreprises gérer l’économie réelle. Il pouvait s’en mêler, mais ce n’était pas sa responsabilité principale.

Son rôle était « uniquement » de favoriser les conditions permissives pour une croissance élevée : l’éducation, la recherche et les infrastructures par exemple, ou encore en fixant les règles du jeu, via les institutions : droit de la concurrence, droit des faillites…

Et, en schématisant, les politiques publiques avaient pour seuls objectifs le respect d’un certain nombre d’équilibres macroéconomiques (inflation, niveau de l’endettement…) et de limiter les écarts entre la croissance et la croissance potentielle, ce qu’on appelle l’output gap ou écart de production. Dans ce cadre, les États avaient pour outils la manipulation des taux d’intérêt ou le choix d’une politique budgétaire plus ou moins proactive.

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Output gap

Représente l’écart entre le niveau observé du produit intérieur brut (PIB) et son niveau potentiel appelé production potentielle. Il est difficile de mesurer l’écart de production. Contrairement à la production réelle, le niveau de la production potentielle et, par conséquent, de l’écart de production ne peut pas être observé directement.

Des politiques non conventionnelles… sans conséquence jusqu’à présent

Dans le monde post-2008, des équilibres macroéconomiques, comme les divers indicateurs que l’on retrouve dans le Traité de Maastricht tels les 3 % de déficit public ou les 60 % de ratio d’endettement sur le PIB, ont explosé en vol.

Et ce n’est pas juste dû à un enchaînement d’évènements — crise de 2008 et Covid-19 —, cela me semble plus fondamental : l’endettement public et les politiques monétaires « non conventionnelles » durent depuis un moment.

La dérive budgétaire n’apparaît pas avec le Covid dans la plupart des pays. Et la politique monétaire, avec des banques centrales qui injectent massivement des liquidités dans l’économie, n’est pas non plus toute récente. Elle apparaît dès 2010 aux États-Unis et en 2014-2015 avec Mario Draghi (il était alors président de la Banque centrale européenne, NDLR) en Europe.

À lire : Mario Draghi, un bon économiste fait-il un bon chef de gouvernement ?

Malgré les avertissements et les craintes, nous n’avons pas vu les effets négatifs de ces politiques apparaître. Du côté des banques centrales, le risque était d’alimenter l’inflation — on ne la voit pas ou peu. Du côté des États, la montée de la dette et de la non-soutenabilité devait se traduire par une augmentation des primes de risques et un cercle vicieux — ils n’ont jamais emprunté à des taux aussi bas.

Pire, si on avait respecté les règles de Maastricht pendant la pandémie, cela aurait été, à n’en pas douter, une catastrophe sociale et économique.

Beaucoup de macroéconomistes s’interrogent donc sur ces contraintes, sur ces seuils fixés dans le monde d’avant. Faut-il revenir rapidement à ces équilibres et à cette rigueur économique, comme peuvent le penser les Allemands ? Ou ne rien toucher et voir ce que peut donner l’économie « en régime de haute pression » comme le pensent Joe Biden et les Américains ?

Les tendances de long terme indissociables des performances économiques

Dans tous les cas, il y a une prise en compte, chez les macroéconomistes, qu’il est contreproductif de mener des politiques publiques sans prendre en compte les facteurs réels de production.

Et donc, est aujourd’hui réhabilité en macroéconomie, dans l’articulation avec la politique économique de court terme, un ensemble de phénomènes de long terme, qu’un pays est obligé de prendre en compte, s’il veut avoir une croissance potentielle élevée à moyen et long terme :

- Le vieillissement des populations : qui change la donne du point de vue du système de retraites, de l’allocation de l’épargne, de la ponction sur les revenus nationaux de la part des non productifs.

- Le climat : il est extrêmement difficile aujourd’hui, autant sur l’opérationnel que sur les anticipations, de ne pas intégrer l’obligation des pouvoirs publics d’investir dans la lutte contre le réchauffement climatique.

- Les inégalités : elles étaient surtout le domaine des spécialistes du sujet (Piketty, Milanovic…) ou des questions de fiscalité. Maintenant, elles sont partout. Il y a une prise de conscience que même au niveau macroéconomique, de l’économie réelle, ça doit être pris en compte.

- La numérisation : au-delà même d’entraîner une transformation de la nature des emplois, de l’organisation des entreprises avec le travail à domicile, elle peut entraîner des difficultés macroéconomiques à moyen terme pour les États et les économies qui ne seraient pas encore engagés dans cette transformation et qui vont le payer plus tard.

- L’effondrement des gains de productivité : dans le monde entier, ils ne cessent de décélérer, sans que l’on ne sache pourquoi, alors qu’ils venaient alimenter la croissance. Historiquement, on a toujours considéré que les grandes révolutions technologiques amenaient des rebonds et des gains de productivités comme cela a été le cas avec la machine à vapeur ou l’électricité. Mais ce n’est pas le cas avec le numérique.

Tout ça échappait en grande partie à la macroéconomie.

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Gain de productivité

Amélioration de l’efficacité des facteurs de production durant une période donnée. C’est une diminution des moyens mis en œuvre pour produire des biens ou services, calculé en point ou en %. Lorsque la productivité augmente, les coûts de production diminuent entraînant une hausse de la rentabilité du capital et/ou du travail.

Le monde d’après a besoin de plus d’État

Les pouvoirs publics dans ce cadre-là, ne peuvent pas abandonner au marché ces questions de long terme, de tendances fondamentales, qui ont des conséquences lourdes sur la croissance potentielle.

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Plus que jamais, les États doivent s’intéresser à la question de la productivité par le jeu de l’investissement éducatif et dans la recherche. Le niveau des investissements aujourd’hui ne suffit pas. L’État doit comprendre le caractère fondamental de la formation et de l’intelligence. Et il y a, en France, beaucoup de déficiences à ce niveau. Nous avons aujourd’hui une polarisation du marché de l’emploi et une classe moyenne qui explose.

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Il est également impossible pour l’État de passer à côté de la question climatique. Un certain nombre de problèmes d’un point de vue de l’affectation de l’épargne et des choix d’investissements sont liés à des anticipations sur ce qui peut se passer sur le plan climatique.

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Facteurs de production

Soit le capital, le travail et la productivité globale des facteurs. Le facteur travail renvoie à la quantité de travail utilisé, il est donc lié à la population active, ainsi qu’à la durée du travail, mais aussi à la qualité du travail, au savoir-faire accumulé par le travailleur, ce qu’on appelle le capital humain. Le facteur capital renvoie à l’investissement, c’est-à-dire à l’augmentation du stock de capital. Enfin, la productivité globale des facteurs renvoie à tout ce qui n’est pas expliqué par les deux facteurs de production classiques : c’est l’innovation organisationnelle ou technologique.

Lorsque l'on sait que les problèmes environnementaux dépendent à la fois de la mobilité, de l’habitat, de l’alimentation et de la production, chaque fois il y a une nécessaire implication de l’État qui va beaucoup plus loin de ce que l'on pouvait imaginer jusqu’à présent.

Dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, l’État doit utiliser tous les outils de pilotage macroéconomique dont il dispose. On doit par exemple imposer sur les plans de relance un pourcentage dédié à la transition écologique.

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Cela vaut aussi pour les problèmes d’inégalités, et ce n’est même pas un problème d’éthique : l’État doit agir davantage sous peine d’affaiblir ses performances économiques de long terme.

Ces inégalités créent une insuffisance de la demande globale et un ralentissement de la croissance, car selon les niveaux de revenus — et c’est pire au niveau des patrimoines — la propension marginale à épargner et à dépenser diffèrent fortement.

La propension à consommer des ménages les plus pauvres est beaucoup plus élevée, alors qu’il y a une accumulation d’épargne chez les plus aisés. Et la pandémie a largement amplifié ce phénomène. Pour exemple : un joueur de foot, une fois qu’il a acheté 2 Maserati ne va pas en acheter 12. Par contre, si 1 million de personnes peuvent acheter une Clio, l'impact économique n'est pas du tout le même. 

FMI et banques centrales élargissent leur vocabulaire

La prise en compte de ces facteurs se ressent déjà au niveau des grandes institutions internationales. On voit un vocabulaire inédit apparaître chez les banques centrales, avec une prise en compte de ces enjeux climatiques et d’inégalités dans la politique monétaire.

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Le FMI, pourtant loin d’être trotskiste, a également changé ses critères de surveillance. Dorénavant, les facteurs tendanciels, sous-jacents, dans leurs analyses. Ils parlent de facteurs macrocritiques. Il faut absolument prendre en compte ces facteurs négligés, qui nous ont fait particulièrement mal au moment des crises, et les articuler aux outils de politiques économiques. 

Ce sont pourtant des questions qui n’existaient même pas dans les manuels de macroéconomie il y a quelques années : il était impossible d’y trouver les mots « productivité » ou « inégalités ». Aujourd’hui, leur importance est telle sur la croissance potentielle et la richesse à long terme, que les États vont être obligés de s’en emparer. Ce qu’ils font parfois déjà sous la contrainte des évènements, sans en avoir forcément conscience.

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Croissance potentielle

Estimation du taux de croissance du PIB lorsque les facteurs de production (travail, capital) sont utilisés de manière optimale, en l’absence de tension sur le marché des biens et services et sur celui du travail.

L’impact sur la croissance potentielle, nouveau critère de dépense publique

Mais attention, toute dépense supplémentaire doit être de nature à influer positivement sur la croissance potentielle. Si des dizaines de millions d'euros sont utilisées à la rénovation des universités, à la création de nouvelles filières, cela rétroagit positivement à long terme sur l’économie du pays.

Mais cela ne veut surtout pas dire que toute dépense publique n’est pas réellement un investissement. Financer une université ne peut pas être traité de la même façon que la construction d’un rond-point par un maire qui a la folie des grandeurs. Faire le tri entre ce qui est réellement une dépense d’investissement et ce qui ne l’est pas sera absolument crucial. Mais pas forcément simple.

Une chose est sûre cependant, ce capitalisme-là, qui s’avère inefficace et porteur d’instabilité, dont les conditions de réussite en matière de croissance sont fortement affaiblies et incapable de gérer le très long terme, a besoin des États.

Crédits photo : Glasshouse/Le cercle des Économistes.