Nobel d'économie : David Card et le salaire minimum, le rejet avant la reconnaissance

Idées

Nobel d'économie : David Card et le salaire minimum, le rejet avant la reconnaissance

Quand le lauréat 2021, David Card, et son co-auteur Alan Krueger, publient leur article de recherche sur le salaire minimum et ses effets sur l’emploi dans les fastfoods, c’est une bombe dans le milieu des économistes. La révolution est double : méthodologique et théorique. Et la violence des réactions va en témoigner.

« Aucun économiste qui se respecte ne peut prétendre qu’une augmentation du salaire minimum puisse augmenter l’emploiUne telle affirmation, si elle est sérieusement avancée, équivaut à nier qu’il y a même un minimum de contenu scientifique en économie. Heureusement, seule une poignée d’universitaires est prête à désavouer l’enseignement économique de ces deux derniers siècles ; nous ne sommes pas encore devenus une troupe de prostituées de bordel militaire de campagne ("we have not yet become a bevy of camp-following whores"). »

L’auteur de ces violentes lignes sexistes, parues au milieu des années 1990 dans la bible du journalisme économique, le Wall Street Journal, n’est autre que le lauréat « du prix Nobel d’économie » 1986, James M. Buchanan.

Ses propos visent les travaux de David Card et Alan Krueger, deux économistes américains qui publient en 1993, un article de recherche intitulé Minimum Wages and Employment : A Case Study of the Fast Food Industry in New Jersey and Pennsylvania (Le salaire minimum et l’emploi, une étude de cas dans l’industrie du fast-food dans le New Jersey et la Pennsylvanie.)

L’article suscite dans les années 1990 des débats d’une rare violence. « Il y a des réactions très brutales au moment de la publication. Card raconte que des collègues ont arrêté de leur parler. Les débats étaient très passionnels », se remémore Alexandre Delaigue, professeur d'économie à l'iniversité de Lille et co-fondateur du site econoclaste.net.

Pourtant, en 2021, quand le jury de la banque de Suède récompense David Card comme prix Nobel d’économie, aucun économiste de la planète ne tombe de sa chaise. « Le fait qu’il soit récompensé est attendu depuis longtemps, il fait consensus. C’est une année sans grande surprise », confirme l’économiste.

Pourquoi cet article, au titre en apparence anodin, a-t-il en même temps déclenché à l’époque une telle passion dans le monde académique, puis valu à ses auteurs de multiples récompenses, dont la plus prestigieuse d’entre elles ? Pour l’Éco vous raconte.

Une révolution méthodologique…

L’article de David Card et Alan Krueguer – puis le livre qui va suivre (Myth and Measurement, the New Economics of the Minimum Wage, 1995) –, a beau avoir un titre à rendre séduisant un rapport du ministère des Finances, celui-ci est indéniablement une bombe.

La première déflagration est méthodologique. « Schématiquement, il y a eu toute une période des années 50 à 80, dans laquelle en économie, on a eu énormément de production théorique. Un travail économique consistait à construire des modèles, des représentations de la réalité et de raisonner sur cette base, en espérant qu’ils fonctionnent​​, détaille Alexandre Delaigue. La partie “tester le modèle sur la réalité'' n’était vraiment pas la partie la plus importante. »

Et David Card a envie de changer ça. « Il racontait qu’en cours d’économie du travail, il passait beaucoup de temps sur les modèles. Il a vraiment pris un pas de côté sur cette littérature des années 1960-1970 et souhaité utiliser le moins de théorie possible », explique François Geerolf, professeur d’économie à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA).

« Leur grande innovation est d’appliquer systématiquement la méthode des "expériences naturelles" en comparant des groupes de "traitement" et des groupes de "contrôle" » écrit l'économiste Jérôme Gautié dans un article consacré à l’histoire du salaire minimum.

Éco-mots

Expériences naturelles

Études menées à partir de situations réelles – et non en laboratoire, dans des environnements contrôlés. Elles tirent ainsi parti des événements politiques ou économiques qui touchent une partie aléatoire de la population. L’économie quasi expérimentale consiste à expérimenter les comportements économiques individuels et/ou collectifs, et à analyser statistiquement les résultats sur une longue période. Elle s’appuie sur l’analyse empirique et la compilation des données.

« Le but de cette approche est de fournir des preuves évidentes, capables de convaincre un sceptique » selon les propres mots de Card et Krueger.

À lire [Fiche auteur] David Card, et les « expériences naturelles »

Ce type de technique de recherche permet d’éliminer de potentiels facteurs inutiles, qui empêchent d'apporter des réponses pertinentes aux questions que se posent les économistes.

« Imaginez que parce que le marché de l’emploi se porte mieux, des hommes politiques décident d’augmenter le salaire minimum, en se disant que cela portera peu à conséquence au vu de la bonne santé de l’économie. Dans ce cas, on pourrait avoir une hausse du salaire minimum sans conséquences négatives sur l’emploi, mais il serait difficile d’en tirer grand-chose au vu des circonstances », expose Alexandre Delaigue.

Card et Krueger veulent répondre à une question centrale de la science économique : le salaire minimum détruit-il l’emploi, en particulier chez les salariés peu qualifiés ?

Pour ce faire, ils réalisent une enquête téléphonique auprès un échantillon de fastfoods en Pennsylvanie et dans le New Jersey. Des entretiens menés avant et après une augmentation du salaire minimum dans le New Jersey (alors qu’il restait stable en Pennsylvanie), leur permettent d’appliquer la méthode de la double différence (« differences in differences »).

« Cette méthode assez ancienne avait permis d'identifier les facteurs causant le choléra au XIXe siècle. Mais Card et Krueger ont surtout développé une utilisation pour identifier des causalités à partir des données, raconte Alexandre Delaigue. C’est plus un travail qui ressemble à l’épidémiologie. On ne cherche pas à expliquer le modèle d’une maladie, mais à identifier parmi les facteurs existants ceux qui pourraient provoquer tel ou tel cancer. »

Cette innovation méthodologique, aujourd’hui utilisée par l’immense majorité des économistes de la planète, explique à elle seule la récompense du Nobel 2021.

… Et une remise en cause fondamentale des modèles théoriques

Mais au-delà des techniques utilisées, le résultat de l’étude met le feu aux poudres. Les deux économistes affirment que l’augmentation du salaire minimum n'a pas d'effet négatif sur l'emploi. 

« Ce n’est pas seulement une ancienne méthodologie qui est remise en cause par Card et Krueger, c’est tout un ensemble théorique que nous pouvons notamment rattacher à l’école de Chicago. Avant les années 1990, le "consensus" parmi les économistes était que les hausses de salaires détruisaient l’emploi (surtout celui des moins qualifiés). C’est l’une des prédictions de base de l’économie néoclassique », observe Martin Anota, professeur de SES.

Éco-mots

École de Chicago (économie)

École de pensée économique appartenant à la vision libérale de l’économie symbolisée pour le grand public par la figure de Milton Friedman. Elle est généralement associée à la théorie néoclassique des prix, au libre marché et au monétarisme ainsi qu’à une opposition au keynésianisme. Son nom vient du département d’économie de l’université de Chicago dont la majorité des professeurs et élèves se rattachent à cette école de pensée.

Pour Jérôme Gautié, « leur vrai crime est d’avoir, pour ainsi dire, renversé la table et remis en cause empiriquement et théoriquement l’orthodoxie que l’école de Chicago avait réussi à mettre en place au sein de l’économie du travail depuis les années 1970 ».

Oser remettre en question un des fondamentaux de l’économie était une aberration pour les écononistes néoclassiques. « Tester l’équivalent que le salaire minimum ne détruit pas l’emploi, c’était pour ces économistes l’équivalent de nier que la théorie de l’offre et la demande était valide et revenir sur un fondamental de l’économie », appuie François Geerolf.

« Que la demande diminue quand le prix augmente faisait partie des certitudes rationnelles des modèles économiques classiques. D’un seul coup, Card et Krueger montrent que ces piliers de base ne marchent pas, dissèque Alexandre Delaigue. Ça apparaissait presque comme de la pseudoscience aux yeux de certains. »

Pour l’économiste libéral et conservateur James M. Buchanan, oser dire que le salaire minimum n’a pas d’impact négatif sur l’emploi, voire qu’il peut avoir dans certaines circonstances un impact positif, c’est équivalent à remettre en cause la loi de la gravité – ce serait comme si un physicien affirmait que l’eau remonte la pente des collines (« water runs uphill »).

« Poussés en dehors du ring », avant de gagner la bataille

Les économistes orthodoxes tentent alors d'écarter et d'excommunier les deux chercheurs du débat académique, en les traitant de charlatans. Et réussissent. « Après cette date, et au cours des vingt années qui ont suivi, les deux auteurs ne sont plus intervenus dans le débat sur le salaire minimum, notamment affectés par le déferlement et la violence des critiques – "nous avons été poussé en dehors du ring", selon les mots de Card, vingt ans après la polémique », écrit Jérôme Gautié.

Mais Card et Krueger remportent peu à peu la bataille académique. Ironiquement, tester les hypothèses les plus primitives en économie leur vaut aujourd’hui leur reconnaissance et leur influence considérable sur la nouvelle génération d’économistes, qui a largement repris leurs méthodes.

Au début des années 1990, avant la publication de leurs travaux, un sondage auprès d’un échantillon d’économistes avait mis en lumière que 90 % d’entre eux pensaient que le salaire minimum avait un effet négatif sur l’emploi. En 2013, à l’affirmation selon laquelle « augmenter le salaire minimum fédéral à 9 $ de l’heure rendrait sensiblement plus difficile pour les travailleurs peu qualifiés de trouver un emploi », les avis des économistes sont beaucoup plus partagés : un tiers des économistes sont plutôt d’accord et une même proportion plutôt pas d’accord, tandis qu’un quart n’a pas vraiment d’avis.

« C’est clairement un effet du travail de Card et Krueger sur ce sujet, affirme Alexandre Delaigue. Et du fait que cela a été étudié, répliqué, testé et montré sa robustesse. Ce résultat partait de loin, mais c'est ce qui explique leur Nobel. »

L’ombre d’Alan Krueger et la question des suicides d’économistes…

Il ne fait guère de doute pour les économistes interrogés par Pour l’Éco que si Alan Krueger ne s’était pas donné la mort en 2018, il aurait également reçu le prix Nobel d’économie pour ses travaux avec David Card sur le salaire minimum – l'Académie royale des sciences de Suède ne récompense pas à titre posthume. 

C’est d’ailleurs la première fois que les parts du prix Nobel ne sont pas égales (la moitié pour Card, l’autre moitié pour Angrist et Imbens), d’où l’hypothèse d’un hommage à Krueger, ancien président du Council of Economic Advisers – ce groupe d’économistes réputés est chargé de conseiller le président des États-Unis en matière de politique économique.

Et il n’est pas le seul « nobélisable » à avoir mis fin à ces jours cette année-là. Martin Weitzman, spécialiste de l’économie du changement climatique, s’est donné la mort après que le Nobel 2018 a été remis à un autre expert du sujet, William Nordhaus.

« On ne peut réduire ces décès tragiques à l’effet d’un environnement professionnel délétère, mais dans un cas comme dans l’autre, il semble que celui-ci ait joué un rôle important, sinon déterminant, pointe l’économiste Pierre-Yves Geoffard, mettant en cause dans une chronique pour Libération la violence du monde académique.

« Les chercheurs évoluent dans un environnement dur, très compétitif, bien résumé par la formule "publish or perish". Les universités les plus prestigieuses, celles aussi qui versent les plus hauts salaires, ne recrutent que des chercheurs publiant régulièrement dans les revues académiques les plus difficiles d’accès. En outre, d’innombrables prix, bourses, et récompenses, viennent ainsi gratifier les chercheurs les plus reconnus à tous les stades de leur carrière. Cette quête éperdue de reconnaissance n’est pas de tout repos, et cette pression à la publication conduit à un niveau de stress très élevé au sein de la profession. »