"Ça a été infernal, je devais lever des fonds tout le temps pour éviter la faillite."

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"Ça a été infernal, je devais lever des fonds tout le temps pour éviter la faillite."

SÉRIE - Il faut forcément de l'argent pour lancer une entreprise et entamer les premiers mois d’activité. Convaincre des banques, des amis ou des entreprises d’investir dans leur projet préoccupe nombre d’entrepreneurs. Jusqu'à l'angoisse. [Série | "Entreprendre : âmes sensibles, s’abstenir", saison 1, épisode 3/5]

Qui dit financement, dit banque. Logique et intuitif, dans certains cas le prêt bancaire est effectivement la meilleure solution pour se financer. Mais c’est loin d’être la seule.

Pour installer sa boucherie, Olivier Davenier a eu besoin de près de 300 000 euros. "J’ai emprunté 200 000 euros à une banque et une bonne partie de mes économies sont parties dans le projet", raconte l’ancien architecte de 52 ans.

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Olivier Davenier, boucher à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, 52 ans. Ancien architecte, il n’était plus heureux dans son métier et a décidé de se reconvertir en boucher.

Était-il inquiet à l’idée que son affaire ne marche pas et engloutisse toutes ses économies ? "Oui un petit peu, mais en même temps si même moi je n’investis pas dans mon business, comment convaincre une banque de le faire !".

Cependant le financement par un prêt bancaire ne convient pas à toutes les activités. "Plus le besoin d’argent est élevé, ou plus l’entreprise se situe dans un secteur risqué, plus on va se tourner vers des investisseurs privés", explique la professeure d’entrepreneuriat Sonia Boussaguet.

Pour ouvrir un seul pressing, un prêt bancaire aurait fait l’affaire. Mais Nicolas de Bronac attendait des perspectives élevées dès le début de son projet. "Je ne voulais pas quitter mon CDI pour un pressing, et pour monter ma franchise il me fallait beaucoup d’argent !"

Comme ses économies sont parties dans l'achat du brevet de la technologie de nettoyage à sec, Nicolas de Bronac fait d'abord le tour de son entourage pour trouver des fonds. "Mais c'était insuffisant" par rapport à ce qu'il recherchait.

Au détour d'un concours d'entrepreneurs, il croise Martin Bouygues, le PDG du groupe de BTP, télécoms et médias du même nom. "Je lui ai donné un dossier sur Sequoia pressing et il a décidé d'investir à titre personnel", raconte le fondateur de la franchise de pressings écologiques. Avec ce grand patron parmi ses actionnaires, la franchise peut se lancer. 

Les amis avant les banques

Pour Taïg Khris et sa startup de télécom, qui nécessitait des années de recherches avant le lancement, les banques n’étaient pas non plus des financeurs envisageables. Il raconte "qu'après trois ou quatre mois passés enfermé avec mon ordinateur pour monter mon business plan de 100 pages, je l’ai montré à des fonds d’investissement", qui refuseront d’investir dans Onoff.

À cette même période, le chirurgien qui avait opéré sa jambe quelques mois plus tôt appelle le rollerman. "Il m’a sermonné parce que je ne faisais plus de rééducation, donc je lui explique que je monte une boîte, que j’ai eu l’idée des cloud numbers, que je cherche de l’argent, etc." Le chirurgien investit !

Et Taïg comprend qu’il sera beaucoup plus facile de convaincre ses proches qui le connaissent, qui savent qu’il est passionné et acharné, plutôt qu’un fonds d’investissement sceptique sur les compétences entrepreneuriales de l’ancien sportif.

Convaincre son chirurgien et des inconnus

L’ancien champion de sport extrême arrive à convaincre 30 amis et proches d’investir un million d’euros en échange de 20 % "de l’idée d’Onoff, car la boîte n’est pas encore créée", précise-t-il. Avec cette première levée de fonds, il recrute une équipe d’ingénieurs et part s’installer en Estonie.

"Le million est parti en fumée très vite. Ensuite pendant quatre ans ça a été infernal, je devais lever des fonds tout le temps". Pendant 18 mois, il dit avoir été "à flux tendu constamment", avec un mois de trésorerie d’avance et 40 employés à payer. À deux doigts de la faillite, il a même réussi à convaincre un inconnu, assis à côté de lui dans un avion, d’investir 300 000 euros.

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"À la fin j’avais un million d’euros de dettes. Moralement c’est devenu très dur, j’avais passé trois ans à travailler comme un acharné à mettre beaucoup d’espoir dans ce projet, et tout pouvait partir en fumée, raconte le jeune patron expatrié en Estonie. Non pas parce que l’idée ne marchait pas, mais parce que je n’avais pas assez de trésorerie pour la vendre à temps. C’était tellement frustrant de risquer de tout perdre pour une histoire de mauvais timing !"

Le million est parti en fumée très vite. Ensuite pendant quatre ans ça a été infernal, je devais lever des fonds tout le temps.

Taïg Khris

Fondateur de la startup Onoff

Il envisage même le dépôt de bilan et demande conseil à un ami qui a déjà liquidé une entreprise. "Il m’a dit, tu ne payes personne sauf les salariés, les autres tu ne les payes que quand ils arrivent en bas de chez toi", se souvient Taïg Khris.

Au total, durant cette période il a réussi à convaincre 130 personnes de lui fournir environ 10 millions d’euros, en échange de parts dans la société Onoff.

"C’est très particulier de devoir lever des fonds quand on n’a plus d’argent", témoigne Taïg Khris. Impossible de "mentir aux investisseurs sur l’état des comptes".

Finalement cinq fonds d’investissement rajoutent encore 10 millions d’euros dans Onoff en 2018, permettant enfin à Taïg Khris de souffler et de vendre ses numéros de téléphone dématérialisés. 

Ne pas sous-estimer le public

Dans un autre registre, les acteurs publics proposent aujourd’hui de nombreux financements. Par exemple, "BpiFrance est devenu le partenaire privilégié de l’entrepreneuriat", selon Sonia Boussaguet, qui conseille de s’adresser à la banque publique d’investissement nationale "très tôt dans un projet de création d’entreprise".

Au départ de Brocante Lab (devenu Selency) il y avait 100 000 euros : un peu d’épargne personnelle, des aides de divers organismes, des subventions publiques, un prêt d’un réseau d’entrepreneurs. De quoi permettre à Charlotte Cadé de démarrer son projet. 

Avant de se tourner vers des business angels en 2015. L’associé de Charlotte, Maxime Brousse, a géré cette première levée de fonds, elle raconte : "il a pris un compte premium sur LinkedIn : les 50 euros les mieux investis de l’histoire de Selency puisqu’ils ont rapporté 500 000 euros !"

Un an plus tard, Selency lève 3 millions d’euros auprès de fonds d’investissement, puis 15 millions de plus en 2018 toujours auprès d’investisseurs privés.

Autant d’argent qui ont pour but de permettre à Selency de réinvestir son chiffre d’affaires plutôt que de chercher à être rentable.

Charlotte Cadé s’explique : "Notre stratégie est de privilégier la croissance à la rentabilité, nos marges sont faibles et tant que nous n’avons pas de gros volumes de transactions, c’est difficile pour une marketplace d’être rentable." Stratégie impulsée par ses financeurs, qui pour la plupart sont habitués au modèle économique des marketplaces.

Selency vise la rentabilité d’ici deux ans. Imaginée à l'élaboration du buisness plan, cette manière de gérer les profits implique des conséquences, bien au delà de la phase de financement. Elle façonne le futur quotidien de l'entreprise.... et sa viabilité.

Suivez leurs aventures jusqu'à la fin de la série

Le patron de PME. Nicolas de Bronac, fondateur de la franchise Sequoia Pressing, 37 ans. Il a toujours voulu créer une entreprise et a été attiré par la franchise après son diplôme obtenu dans une école de commerce d’Anger.
Sequoia pressing fondé en 2008, 62 boutiques, 200 salariés.

La startuppeuse. Charlotte Cadé, cofondatrice de Selency (ex-Brocante Lab), 33 ans. Plutôt orientée vers une carrière de marketing, elle a eu l’idée de créer une plateforme de brocante en ligne et s’est lancée dans l’entrepreneuriat avec son conjoint Maxime Brousse comme associé.
Brocante Lab fondé en 2014, 50 salariés.

L’artisan. Olivier Davenier, boucher à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, 52 ans. Ancien architecte, il n’était plus heureux dans son métier et a décidé de se reconvertir en boucher.
Boutique Archi-boucher ouverte en 2018, un salarié et un apprenti.

Le serial entrepreneur. Taïg Khris, fondateur de la startup Onoff, de la gamme de papeterie TK Concept, d’un magasin de roller et associé d’une boisson énergisée, 45 ans. Ancien champion du monde de roller, il a créé plusieurs petites entreprises avant de se consacrer à 100 % à Onoff après une énième blessure.
Onoff fondé en 2014, 60 salariés.

A suivre dans Entreprendre : âmes sensibles, s’abstenir

Episode 4 : "Entreprendre, c’est résoudre des problèmes toute la journée."

Une fois l’entreprise installée, il faut gérer le quotidien. Et il est loin d’être monotone. Recherche de croissance, développement et diversification des activités, gestion des crises… Chaque jour, des choix doivent être faits. La vitesse de croisière n’existe pas dans l'entrepreneuriat.

Relire les épisodes précédents