Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 7/7| Spéculateurs de tous les pays, unissez-vous

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Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 7/7| Spéculateurs de tous les pays, unissez-vous

[Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 7/7 | Dans l'épisode précédent... Déçu par le forex, effrayé par les options binaires, désappointé par les applications qui vendent la bourse en ligne comme un jeu vidéo, j'en ai désormais la conviction : le trading en ligne est un sport de combat pratiqué par des pirates. Dans cet épisode... Je décide de revenir aux fondamentaux de l'investissement : analyser une entreprise, comprendre son modèle, comme des milliers de boursicoteurs. Avec eux, je vais viser haut.

Lire les premiers épisodes : Argent facile, et pourquoi pas moi ? 1/7 | Bizutage aux pays des devises 2/7 | L'arnaque qui a brisé le boulanger-trader Jérémy 3/7 | Comment Chypre attire les profiteurs de la finance en ligne 4/7 | Trading en ligne : des filets de protection troués 5/7 | La technologie au service des perdants 6/7

Résumons mon chemin de croix au pays du trading en ligne. Désireux de faire fructifier rapidement mes économies, j'ai croisé les millionnaires en toc du marketing multi-niveau planqués en Thaïlande, les escrocs du forex en embuscade à Tel-Aviv et les pseudo-experts chypriote de l'analyse technique, vendeur d'applis boursière bourrées de chausse-trappe. J'ai compris leur secret pour se remplir les poches : vider les miennes.

Les grandes banques dynamise le système

Serais-je mal tombé ? Y aurait-il tout de même quelque chose à sauver dans l'industrie du forex et plus globalement dans celle du trading en ligne ? Hélène Feron-Poloni en doute. Avocate spécialisée dans la défense des consommateurs, elle s'est forgée au fil des dossiers une image désastreuse de ce secteur. A sa manière, elle est encore plus désabusée que moi. Elle estime qu'opposer la finance des grandes sociétés respectables à celle de l'ombre opérant depuis des contrées exotiques serait une funeste erreur. "Le forex fait partie de l'éco-système", insiste au contraire l'avocate.

"Sans le concours des banques les plus respectables de la place, la plupart de ces arnaques tournerait court. Les conseillers clientèle regardent sans réagir des entités basées à l'étranger siphonner les comptes des particuliers. J'ai vu un cas où une établissement relançait le courtier par mail, lui signalant que son prélèvement n'était pas passé pour cause de souci technique, l'invitant à une seconde tentative !"

Difficile de donner tort à Hélène Feron-Polini. Tous les trois ans environ, les régulateurs français et européens donnent un tour de vis supplémentaire (lire notre épisode 5), dans l'espoir de freiner les arnaques au forex. L'histoire dira si la libéralisation du secteur, en 2004, n'était pas une tragique erreur...

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Petit porteur, le lubrifiant du marché

Reste les placements en actions, beaucoup plus sérieusement encadrés. Les actionnaires individuels y trouvent leur place. Ils seraient près de 3,5 millions en France, possédant plus de 8% de la capitalisation boursière nationale. Selon Daniel Haguet, professeur d'économie comportementale à l'Edhec Business School, ces petits porteurs sont même indispensables au bon fonctionnement des marchés. Le problème est qu'ils jouent un rôle positif à leur détriment, assurant, sans le savoir, le rôle de lubrifiant de la bourse.

"Un marché a besoin d'acheteurs et de vendeurs pour fonctionner. Schématiquement, lorsque les institutionnels vendent, les particuliers achètent, contribuant à la liquidité de la bourse", explique Daniel Haguet.

Il a décrypté les ordres passés entre 2006 et 2008 par 13 000 comptes français anonymisés, un courtier lui ayant ouvert son historique de transactions. La première conclusion est assez rassurante : les petits porteurs ne semblent pas si mal renseignés.

Loin de se laisser porter par le courant, ils développent des stratégies. Ils sont plutôt "contrariants", c'est à dire acheteurs à la baisse, alors que les institutionnels seraient "momentum", cherchant à profiter des mouvements de hausse sectorielles : l'aéronautique avant la Covid, la pharmacie ensuite. 

Les deux tactiques peuvent être gagnantes lorsqu'elles sont correctement exécutées. Selon Daniel Haguet, c'est plutôt à ce niveau que les particuliers pêchent. "Un collègue chercheur américain de Berkeley, Terrance Odean, a montré qu'ils commettent deux grandes erreurs. La première est la tendance à vendre en premier les titres dont la valeur a le plus augmenté. C'est un réflexe qui parait normal, mais il aboutit à ronger la rentabilité d'une portefeuille au fil du temps, en sélectionnant par défaut les valeurs qui ne montent pas !"

En économie comportementale, on parle d'un "effet de disposition".

La seconde grande erreur est l'excès de confiance, tout bêtement. "Lorsqu'une opération a bien marché, les traders deviennent beaucoup plus actifs et ils se plantent à moyen terme, neuf fois sur dix", même dans les périodes où les indices boursiers caracolent !

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Armes inégales

En avril 2020, l'Autorité des marchés financiers a d'ailleurs révélé un chiffre intéressant. Le chiffre de 3,5 millions de "petits porteurs" n'est pas tout à fait exact. En réalité, en 2018-2019, ils sont seulement, 1,1 million de particuliers dits "actifs", c'est-à-dire ayant acheté ou vendu des actions du SBF 120 (indice englobant le CAC40 plus 80 autres sociétés côtées). Les autres, soit 2,4 millions de personnes, ont des titres qui dorment en portefeuille, mais ils ne s'occupent pas, ou plus, de la bourse. Trop compliqué, trop risqué...

Difficile de leur donner tort. Comment lutter à armes égales avec des sociétés d'investissement dont les analystes ont accès à des données confidentielles, et qui rencontrent régulièrement les dirigeants des entreprises dans lesquelles ils investissent ?

Naissance de mouvements collectifs

La réponse pourrait tenir en un mot, la mutualisation. En échangeant leurs tuyaux sur les forums spécialisés, les "petits" pourraient rivaliser avec les "gros". Dédié chacun à une valeur boursière, les forums de Boursorama, par exemple, voient passer chaque jour des dizaines, voire des centaines de messages, qui diffusent une quantité impressionnante d'informations : modèle économique, percée éventuelle de la concurrence, départ ou arrivée de cadres dirigeants, résultats trimestriels, toute l'actualité des entreprises cotées est minutieusement disséquée. Certains messages tiennent en une ligne de commentaire. D'autres renvoient vers des PDF qui représentent des heures de lecture.

La plupart des intervenants parlent sous pseudo. Certains semblent étonnamment bien renseignés. Qui sont-ils ? Pourquoi partagent-ils tous ces tuyaux ? Ne cherchent-ils pas à influencer les cours à leur profit ? Ce serait un délit, mais instruit par l'expérience, je n'exclus plus rien !

Un bilan, calmement

Après sept expériences et plusieurs semaines d'enquête, j'aboutis finalement exactement au point que je voulais éviter. Pour investir sereinement en bourse, je vais devoir passer des soirées studieuses à décortiquer des articles, des bilans et des analyses, sans garantie de succès, avec des incertitudes, parfois, sur la fiabilité des sources.

Je redécouvre l'adage préféré d'un des plus célèbres gérants de fonds américain : "ne jamais investir dans une entreprise dont on ne comprend pas le métier". Ainsi parle Warren Buffet, "l'Oracle d'Omaha" (du nom de sa ville de résidence, dans le Nebraska), fort de ses 61 milliards de dollars de fortune au compteur. Il a 90 ans. Il me reste un peu plus de 60 ans pour l'égaler. Soit un milliard d'euros de gains à réaliser chaque année. Ou encore, 2,74 millions d'euros par jour. Je vous laisse, j'ai du travail.