Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 3/7 | L’arnaque qui a brisé le boulanger Jérémy 

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Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 3/7 | L’arnaque qui a brisé le boulanger Jérémy 

[Devenir trader en ligne, le rêve et les pièges 3/7]. Dans l'épisode précédent. Ma première expérience pour me faire de l’argent sur le forex a tourné court. J’ai été piégé par des techniques marketing qui me poussent à “parrainer” des nouveaux utilisateurs pour leur apprendre à trader. Une arnaque. Je n’ai pas encore vu la couleur d’un deal. Dans cet épisode… Vous allez comprendre le fonctionnement du trading sur le forex et ses subtilités qui peuvent faire perdre des milliers d’euros. Sans régulateur ni arbitre, vous découvrirez les risques de l’effet de levier. 

Lire les premiers épisodes : Argent facile, et pourquoi pas moi 1/7| Bizutage aux pays des devises 2/7

J'ai perdu mon temps avec des intermédiaires pas très clairs. J’ai compris que ni Paul, ni Yannick, ne connaissent le Forex, le marché des devises sur lequel je compte bien gagner de l'argent. Je suis toujours motivé par l'appât du gain, il est temps d'aller à la source. 

Je me tourne alors vers les sites de trading proprement dit. Les vrais. Et cette fois, je cherche des gages de sérieux. Un acronyme revient souvent dans mes recherches : FXCM. Cette société existe depuis 1999 et elle est cotée au Nasdaq, l’indice boursier américain des entreprises technologiques. Rassurant. Avantage non-négligeable, le site est en français. Mais dès la page de garde, c'est la douche froide.

Un bandeau prévient : "75,38% des comptes d'investisseurs de détail perdent de l'argent". Voilà au moins un courtier honnête. Il annonce la couleur. Les autres concurrents annoncent aussi des comptes en perte : 75,7% chez Activtrades.eu et 83% chez Libertex, une appli pour Smartphone.

Cet avertissement est une obligation légale instaurée par l'Autorité européenne des marchés financiers en 2018, m'explique Hélène Feron-Polloni, avocate spécialisée en droit de la consommation. Deux ans plus tôt, je n’aurais eu aucune information pour éviter la faillite. Tout le monde n’a pas eu ma chance. 

Un novice dans le pétrin

Ces dispositions légales sont arrivées trop tard pour Jérémy. Début 2018, ce boulanger, salarié d'une grande surface dans le Pas-de-Calais, ouvre un compte chez un broker britannique. Il est alors persuadé qu'il va arrondir ses fins de mois en tradant sur le forex.

Dépourvu de la moindre formation en économie, le débutant âgé de 26 ans se contente de cliquer un jour sur une bannière publicitaire promettant des gains rapides. Séduits par ces messages marketings omniprésents (voir épisode 1), il laisse son mail et son numéro de portable.

Un conseiller le rappelle dès le lendemain. Il assure à Jeremy que son manque d’expérience et son absence de maîtrise de l’anglais ne sont absolument pas rédhibitoires pour spéculer sur le marché international des changes. 

Le conseiller si compréhensif travaille pour integralbroker.com, une société qui figure sur la liste noire de l’AMF. Mais le boulanger du nord n’a aucune connaissance de ce listing. 
 

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Au bout du fil, le conseiller lui propose d’ouvrir un compte avec un crédit offert de 100 euros. Jeremy accepte. Enthousiasmé par un premier deal gagnant euro/franc suisse qui lui rapporte 200 euros, il décide d’emprunter 5 000 euros à ses grands-parents pour multiplier ses chances de gain en utilisant l’effet de levier”. 

1,25 million d’euros

Le mécanisme de l’effet de levier est assez simple. Les traders - en l'occurrence Jérémy - signent un contrat dans lequel ils s’engagent à payer la différence de valeur d’une monnaie contre une autre, entre deux dates quelconques. C’est ce qu’on appelle un “contract for difference” en anglais, ou CFD. Cet engagement évite d’avoir à immobiliser des sommes énormes avant de spéculer.

Galvanisé par son premier deal et ses 5 000 euros empruntés, Jérémy décide de jouer avec un effet de levier de 250. La mise maximale est alors énorme : 1,25 million d'euros, toujours en pariant sur la hausse du franc suisse par rapport à l’euro. En ce début 2018, la tendance plaide en ce sens, la monnaie helvète est en constante progression par rapport à la devise européenne.

Mais rien ne se passe comme prévu. L’apprenti trader découvre un peu tard une règle de base de l'investisseur : pas de rentabilité élevée sans risque élevé.

Car l'effet de levier joue aussi à la baisse. Sur le forex, une soudaine hausse de 1% de l’euro face à la monnaie suisse qu’il supporte fait perdre à Jérémy près de 12 500 euros. Il prend conscience de l’opacité et de la roublardise des courtiers. Et de l’arnaque qui règne sur ce marché.

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Pas d’arbitre, pas de protestation 

Car le forex est un marché dit de “gré à gré” (voir épisode 2), indépendant des cours officiels que l’on lit dans les journaux. En réalité, à aucun moment, durant le mois de février 2018, l’euro n’est remonté de 1% face au franc suisse en 48H.

Ce “détail” - l’indépendance du forex par rapport aux cours officiels - n’a jamais été mentionné par le broker à Jérémy.

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Le boulanger exige alors des explications. Il argue que la monnaie européenne n’a pas progressé au moment où sa position se dénouait. Pour le courtier, vu que la demande en euros était forte, la variation était justifiée. Sans régulateur central, impossible pour Jérémy de vérifier. Sans arbitre, pas de recours. 

La somme perdue représentait "huit mois de salaire", souffle le jeune homme, qui paye encore aujourd'hui. Avec le recul, Jérémy se demande si le premier deal gagnant n’était pas “un coup monté” pour l’inciter à miser plus gros.

Il avait donné son relevé d'identité bancaire au courtier, lors de son inscription. Ce dernier a demandé et obtenu une saisie sur ses comptes. Le jeune homme a pris un avocat. "Il m'a demandé 1 800 euros pour me dire finalement qu'il n'y avait rien à faire". 

Le courtier semblait respectable, avec siège social à la City et agrément européen. A cette nuance près que l'adresse londonienne était une simple boîte aux lettres, louée pour quelques dizaines de livres par mois. Le vrai siège social se trouvait ailleurs, sous des cieux plus ensoleillés, dans une ville chypriote nommée Limassol. Si vous ne la connaissez pas, c'est que vous n'avez pas encore été arnaqué sur le forex…

A suivre - Episode 4 | Comment Chypre attire les profiteurs du Forex

Dans le prochain épisode. Vous allez découvrir l’organisation internationale du marché des devises. Sa chaîne de valeur et de production est éclatée aux quatre coins du monde, avec comme épicentres Chypre et Israël. Une nébuleuse qui permet aux acteurs de profiter des failles et des lacunes des régulateurs...
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