Les agriculteurs gagnent-ils 350 € par mois ? Pas vraiment

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Les agriculteurs gagnent-ils 350 € par mois ? Pas vraiment

Série - Travailler au grand air, à la campagne, être son propre patron, donner du sens à son métier… Les perspectives de la vie d’agriculteur sont séduisantes. Le revenu l’est nettement moins. La MSA évoquait, en 2017, 350 € par mois. Mais ce chiffre est-il vraiment représentatif ? Enquête dans les campagnes françaises. [Dans le portefeuille des agriculteurs, épisode 1/5]

Rungis, 11 octobre 2017. « Il n’est plus possible aujourd’hui qu’en France, un tiers des agriculteurs gagne moins de 350 euros », déclarait Emmanuel Macron.

Le chiffre avait été donné la veille par la MSA (mutualité sociale agricole, la sécurité sociale des agriculteurs), sur les données 2016. Plus précisément, « 30 % des exploitants auraient un revenu inférieur à 350 € par mois ». Soit moins que le RSA… Difficile d’imaginer vivre avec un montant pareil, a fortiori quand on ne compte pas ses heures.

Chez les experts-comptables et économistes, le montant, repris par toute la presse et les politiques, fait grincer en raison de son mode de calcul.

Premier point, les chiffres de la MSA proviennent des revenus fiscaux et sociaux des agriculteurs, sur lesquels sont calculées les cotisations dont ils devront s’acquitter. Les dispositifs de défiscalisation étant faits en amont, un biais peut apparaître. Avec pour effet de minorer les résultats par rapport à ce que dégage réellement l’exploitation.

Le petit bout de l’iceberg

L’autre biais, c’est que les chiffres se basent sur un revenu comptable mélangeant coûts réels et coûts standards.

« Dans le secteur agricole, on peut par exemple évaluer des animaux en stock ou immobilisés avec des coûts standards exogènes à l’exploitation, explique Olivier Augeraud, expert-comptable consultant et cofondateur du réseau AgirAgri, regroupant experts-comptables et avocats du secteur. C’est courant, mais la méthode ferait hurler dans d’autres secteurs. C'est un peu comme si Peugeot déterminait sa marge et sa politique tarifaire à partir de données statistiques historiques de voitures toutes marques et tous marchés confondus ».

Par conséquent, le résultat comptable est impacté dans une proportion inconnue, par l'écart de valeur entre les coûts standards importés et les coûts de production réels. « À l’arrivée, on a un bout de l’iceberg : c’est le chiffre MSA », résume Olivier Augeraud.

Ensuite, « il ne faut pas confondre prélèvement privé, correspondant à ce que se verse l’agriculteur pour vivre, et revenu de l’exploitation. Ce dernier, le résultat de la ferme, sert aussi pour financer des stocks ou changer de matériel par exemple, poursuit Olivier Augeraud. Sans compter que les agriculteurs disposent généralement d’un patrimoine : bâtiments, terres… Il peut être constitutif du revenu, par exemple en louant du foncier à sa propre exploitation ».

Sauf exception, les agriculteurs ne sont pas salariés de leur ferme.

À chacun son prélèvement perso

Les sommes prélevées à titre privé par les exploitants sont variées. « Tout dépend de la capacité de l’exploitation, et de leur engagement à titre personnel : ont-ils une maison à payer par exemple ? », indique Sandrine Collet, expert-comptable chez Altonéo, en Mayenne, et membre d’Agiragri. Pour elle, « c’est clair, le montant n’est pas de 350 €. En lait et cultures, je dirais 1 500 € par mois ».

Dans l’Allier, région d’élevage, en particulier de bovins pour la viande, Laurent Brun est responsable missions comptables chez Auverco, et lui-aussi membre d’Agriagri. Il constate que « certains se versent tous les mois 500 à 1000 €, qu’ils complètent en fin d’année par un supplément plus important selon la trésorerie ».

Pour aller plus loin, autant poser la question aux producteurs eux-mêmes. En Loire-Atlantique, Jérôme et son père Christophe Cosset élèvent des charolaises et des limousines pour leur viande, sur les bords de Loire.

Ils ont 120 mères, qui pâturent sur 193 hectares, dont 140 de prairies. Une belle exploitation, mais pas énorme pour la zone. Ils ont choisi de se prélever chacun 1 300 € par mois. « Après, il y a des mois où c’est plus compliqué », reconnaît Jérôme Cosset.

À l’autre bout de la France, Stéphane Campo est maraîcher bio dans le Vaucluse, sur une toute petite surface : 1 hectare, dont 3400 m² en production. Ses légumes sont vendus en circuit court : marchés, magasins bio et à la ferme. En 2019, il a réalisé un bénéfice net de 25 000 €, lui permettant de se dégager environ 1500 € par mois. Le reste sert notamment à préparer la saison suivante.

Dans l’Aube, Florent Thiebaut exploite 160 hectares de grandes cultures : colza, blé, orge, luzerne, betterave, tournesol et lentille. Installé à la suite de son père en janvier 2017, il a choisi pour l’instant de ne pas se prélever de salaire pour sa vie quotidienne. Il vit sur un mi-temps de conseiller agricole, activité qu’il va arrêter à l’été 2021 pour se consacrer à la ferme. Ce statut de double actif est loin d’être rare chez les agriculteurs.

Le seul prélèvement qu’il réalise une fois par an concerne le remboursement de l’emprunt de la soulte qu’il doit à sa sœur, suite à la reprise de l’exploitation de leur père, qui a fait don de ses actifs. « À l’avenir, l’idée est de faire un prélèvement mensuel pour les besoins de la vie privée », indique Florent Thiebaut.

Éco-mots

Soulte

Somme d’argent versée à un tiers permettant de compenser l'excédent de valeur du ou des biens qu'un contractant reçoit à l'occasion d'un échange ou du partage d'une indivision.

Un patrimoine important

« Impossible de comparer le salaire d’un salarié en ville avec ce que gagne un agriculteur, car souvent la maison fait partie de la ferme, le carburant passe comme une charge de l’exploitation, tout comme le téléphone et l’assurance… », nuance Lucien Bourgeois, économiste.

La comparaison entre prélèvement à but privé et salaire a donc ses limites, mais elle permet d’aborder, un peu, ce dont dispose un agriculteur pour sa vie quotidienne.

Avec une différence de taille à noter : en général, l’agriculteur dispose d’un patrimoine (terres, bâtiments…) pouvant être conséquent, résultat des investissements réalisés au long de sa carrière, nécessaires au fonctionnement de la ferme. « En cas de problème il peut vendre une partie de son capital, contrairement à un salarié », ajoute Lucien Bourgeois.

Outre leur variabilité, les prélèvements privés ne sont pas forcément représentatifs de la santé de l’exploitation. « J’ai déjà vu une ferme qui fonctionnait bien, avec 400 ha et 900 bêtes, où les deux jeunes installés se prélevaient seulement 500 € par mois, car leurs femmes travaillaient à l’extérieur, et ils préféraient capitaliser les bénéfices », illustre Lucien Bourgeois.

Pour mesurer la santé des exploitations agricoles, des outils existent. En particulier le Rica, mine d’or de données. Le dispositif, européen, a été mis en place dans les années 60 pour mesurer l’impact des politiques publiques sur les revenus des agriculteurs.

Il regroupe en France métropolitaine les données de 7 200 exploitations, représentatives des 300 000 fermes françaises pesant 97 % de la production de l’Hexagone. Beaucoup lui ont reproché de laisser de côté les petites fermes.

En pratique, seules celles réalisant moins de 25 000 € de PBS (production brute standard, en gros une estimation du chiffre d’affaire avec des indicateurs moyens) par an sont exclues. C’est-à-dire pas beaucoup.

À titre de comparaison, Stéphane Campo, le micro-maraîcher du Vaucluse, a réalisé, en 2019, plus de 40 000 € de chiffre d’affaires. 22 % des exploitations couvertes par le Rica ont un chiffre d’affaires inférieur au seuil d’éligibilité au régime fiscal de la micro-entreprise agricole, soit 85 800 €.

Des EBE de 35 000 € à 130 000 €

Les conclusions du Rica sur les revenus 2019, présentées fin 2020, montrent que toutes orientations confondues (élevage lait, viande, cultures…), en moyenne, les recettes sont de 236 500 € (dont 30 100 € de subventions), pour un EBE aides comprises de 75 120 €, et un RCAI (revenu courant avant impôt, soit l’EBE retranché des amortissements) de 40 860 €.

Éco-mots

EBE 

Excédent brut d’exploitation. C’est le chiffre d’affaires et les aides, moins les charges opérationnelles (aliments pour les animaux, semences, engrais…), et les dépenses de structures (carburant, location des terres, salaires…).

C'est quoi l'EBE ?

« L’EBE représente la richesse créée, et le RCAI mesure la capacité à rembourser les emprunts à long et moyen terme, à autofinancer des investissements, et à rémunérer le travail de l’exploitant », commente Laurent Piet, ingénieur de recherche à l’Inrae (institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et coordinateur du rapport Agr’Income, sur les revenus des fermes, publié en 2020.

L’EBE/UTANS (unité de travail annuel non salarié, c’est-à-dire les associés) est très variable selon les productions : en bovin viande, il était en 2019 de 35 910 €, contre 132 230 € en production porcine, et 43 740 € en céréales et oléo-protéagineux (colza, tournesol…). Toutes productions confondues, il est de 54 700 €.

Un chiffre qui cache une grande diversité de cas, dont certains dramatiques. Les difficultés financières que rencontrent nombre de producteurs sont loin d’être un mythe. Mais alors, qu’est-ce qui explique ces situations si compliquées ?

Épisode 2 - Un surendettement vite arrivé

Retrouvez notre prochain et dernier épisode dès le mardi 25 mai.

S’il n’est pas aisé de définir le revenu agricole, le chiffre de 350 € mensuel est critiquable, notamment car il ne prend pas en compte le patrimoine de l’exploitant, et des biais fiscaux et comptables, minorant le revenu. Malgré tout, les situations financières difficiles sont une réalité dans le monde agricole. Comment s’expliquent-elles ?