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Quel tourisme demain ?

Plongée dans les contradictions d'une industrie mondialisée 

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Laura Wojcik

Alors que le tourisme de masse est contesté, une question se pose : peut-il vraiment devenir équitable tout en restant économiquement accessible ? Pendant un an, deux jeunes baroudeurs ont été témoins et acteurs de toutes les contradictions de cette puissante activité économique mondialisée : de ses opportunités de croissance mais aussi de ses limites sociales et environnementales.

Quand on demande à Antoine Le Breton combien de pays il a parcouru avec son colocataire Florian Perrier, le décompte prend un peu de temps. “Turquie, Maroc, [...],Inde, Népal : 17 pays !”, énumère-t-il comptant sur ses doigts pour n’omettre aucune destination. Chaque mur de leur appartement parisien affiche un fragment de leur périple mondial : ici un selfie glacée devant les montagnes pastel boliviennes ; là une vue sur les cimes acérées de Yangshuo, en Chine.

De novembre 2017 à novembre 2018, ces anciens camarades d’université ont parcouru tous les continents, au rythme de 28 jours en moyenne par contrées. Un réservoir inépuisable d’anecdotes originales, comme ce souvenir d’un voyage en train interminable aux confins de la Chine, au milieu des vapeurs de cigarettes et des odeurs de pique-niques improvisés dans le couloir.

“Le voyage de nuit avait duré 15h. Deux mecs se sont installés à nos côtés pour nous tchatcher afin de savoir qui on était. Nous étions les deux seuls occidentaux du wagon. On a communiqué par téléphones interposés, via Google traduction”, se rappelle, amusé, Antoine.

L’inconfort convivial de ce wagon bondé, ils l’ont d’abord choisi pour des raisons économiques. Et aussi pour des questions sociales et environnementales. Ces réflexions ont mûri au fil de leur voyage planétaire. “Mon rapport à la nature a totalement changé avec cette expérience”, appuie Florian, devenu intransigeant sur l’écologie à son retour.

Pendant un an, les deux baroudeurs ont été témoins et acteurs de toutes les contradictions du tourisme mondial. Une activité économique florissante, source de développement mais qui épuise l’atmosphère, souille les écosystèmes et éprouve les populations les plus précaires.

Antoine et Florian ont fait le tour du monde. De quoi constater de près les opportunités et les limites du tourisme. Photo : Laura Laura Wojcik - Pour l'Éco

Le tourisme, un levier de croissance 

A l’échelle mondiale, le tourisme est une locomotive puissante, qui génère une importante manne d’argent : les voyageurs du monde entier ont, par exemple, dépensé 1 096 milliards d’euros en 2016. Nos globe-trotters de 26 et 25 ans ont contribué à leur échelle, en consommant chacun pour environ 17 500 euros. “On était dans la fourchette moyenne des tours du monde”, détaille Antoine, grands yeux bruns et petite houpette foncée.

Emploi, Produit intérieur brut (PIB), fréquentation...Au-delà de la consommation des touristes, cette industrie en forte croissance affiche des chiffres mirobolants.

Le tourisme en 5 chiffres clés

Ce dynamisme est une opportunité économique. De nombreuses organisations internationales, comme la Banque mondiale, en ont fait un instrument de lutte contre la pauvreté.

Un seul chiffre caractérise cette aubaine : le tourisme peut représenter jusqu’à 25% du PIB dans certains pays en développement, soit un quart de sa richesse produite.

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C'est le nombre de pays dans lesquels se concentrent 80 % des personnes les plus pauvres de la planète. 10 de ces pays profitent d’un vaste secteur touristique, selon l’économiste Bernard Schéou. 

Une activité qui engendre des besoins de main d’oeuvre importants, faisant naître des petites et micro entreprises. Des populations éloignées de l’emploi, comme les minorités ethniques ou les femmes, peuvent ainsi retrouver une source de revenus. La dynamique est forte : les recettes touristiques de ces Etats ont été multipliées par 6 entre 1990 et 2015, souligne l’Organisation mondiale du tourisme.

Si les ambitions sont réelles, la réparation des fruits de cette croissance n’est pas toujours équitable. Les bénéfices rejaillissent difficilement sur tous les acteurs du secteur.

Dans les pays les plus pauvres, le tourisme va donner lieu à une alliance entre les élites locales et les investisseurs étrangers, qui seront les principaux bénéficiaires.

Bernard Schéou

Enseignant-chercheur, spécialiste du tourisme durable

"Cette alliance, ou plutôt ce duo, va se partager la manne financière tandis que le reste de la population devra se répartir des miettes. Ces miettes peuvent être non-négligeables pour les personnes concernées, qui peuvent y trouver, dans une certaine mesure, leur compte. Mais cette répartition intervient en bout de chaîne et cela reste peu au regard du potentiel”, éclaire l’enseignant-chercheur à l’Université de Perpignan.

Enfin, plus un pays est pauvre, plus la petite part du gâteau destinée aux populations locales se réduit. “C’est le niveau de développement du pays qui va permettre de rendre le tourisme vraiment profitable”, explique Bernard Schéou. Un "ruissellement" de la richesse qui s'exprime notamment à travers la théorie du coefficient multiplicateur.

Comprendre le coefficient multiplicateur

Quel est son principe ?

L'inégale répartition des richesses

Le manque de retombées économiques et le besoin de glaner quelques devises contribuent à l'émergence de phénomène problématique. Lors de leur tour du monde, Antoine et Florian ont assisté à la "folklorisation" de la culture locale, marquée par la mise en scène des pans sacrés des traditions, pour abreuver quelques selfies. “À Cusco, au Pérou, des gens patientent dans la rue habillés en tenue traditionnelle Inca avec des couettes et des lamas. Ils crient “photo”, “photo” ! Tu te sens trop mal, tu vois que c’est des enfants qui te réclament de l’argent.."

"C'est comme si le pays se transformait en parc d’attraction”, déplore Caroline Mignon, directrice de l’Association pour le Tourisme Equitable et Solidaire (ATES), qui propose 300 voyages responsables dans 50 pays.

Certains touristes confondent parfois même dépaysement et voyeurisme. De nouvelles agences repoussent les frontières de l’indigne en proposant du “slum tourism”, le tourisme des bidonvilles. A Mumbai, en Inde, ou Nairobi, au Kenya, des entreprises spécialisées commercialisent auprès des voyageurs "curieux" quelques heures de frissons dans les entrelacs de la misère, produits dérivés à l’appui. Comme au Parc Astérix.

Le tourisme international, responsable de 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre

Si les conséquences sociales du tourisme sont préoccupantes, les 6% de touristes supplémentaires enregistrés à l’échelle mondiale en 2018 ne sont pas non plus une bonne nouvelle pour la planète. D’après une étude publiée l’an passé dans la revue scientifique Nature, le tourisme international est responsable de 8% des émissions de gaz à effet de serre mondiaux. La conclusion de cet article scientifique est sans appel :

L’augmentation rapide de la demande touristique dépasse largement les capacités de toutes les technologies déployées pour rendre le tourisme moins polluant. Nous prévoyons qu’à cause de son empreinte carbone et de sa croissance continue, le tourisme sera responsable d’une part croissante des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Etude collective publiée dans la revue Nature

À l’échelle locale, le tourisme impacte progressivement des écosystèmes rares. “La Baie d’Along, au Vietnam, c’est catastrophique. Sur un bateau, on a vu un homme débarquer avec un gros sac poubelle de détritus. Il a jeté tout le contenu dans l’eau, raconte Florian, assis sur le meuble télé de l’appartement. À 35 personnes par embarcation ça pèse vite lourd en déchets. Les pouvoirs publics doivent agir”.

Sur l’île de Boracay, aux Philippines, les responsables locaux ont décidé d'agir. Ce petit bout de terre paradisiaque prisé des touristes s’est progressivement mué en déchetterie à ciel ouvert. Face à ces enjeux écologiques, les autorités ont imposé en avril 2018 un virage drastique : 6 mois de fermeture obligatoire de l’île.
 

L’île de Boracay, du tourisme de masse au tourisme régulé. Vraiment ?

La ministre du tourisme philippin entend imposer les valeurs du tourisme durable sur Boracay. Mais que recouvre cette notion ?

Un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil.

Organisation mondiale du tourisme

Cette vision est vigoureusement défendue par Caroline Mignon, directrice de Tourisme Equitable et Solidaire (ATES). L’organisme regroupe 13 voyagistes scrupuleusement sélectionnés pour leur respect de la planète et de ses habitants. Parmi les séjours proposés, une immersion dans un village burkinabé ou des voyages aux côtés de paysans à Madagascar.

L’ATES défend les piliers incontournables du tourisme durable, tout en se démarquant en soutenant les liens étroits établis entre population et touristes, mais aussi grâce au réinvestissement d’une partie du prix des voyages directement dans les destinations. Chaque séjour finance à hauteur de 2 à 6% un fond de développement dédié au pays visité.

Les 4 piliers du tourisme durable

Brian Corrieri, 31 ans, est lui convaincu qu’on peut contrer le voyage de masse en optant pour le petit pas de côté qui change tout. Cet entrepreneur a fondé l’application mobile Fairtrip, un outil simple pour identifier les adresses écologiques, solidaires et locales partout dans le monde.

Une appli pour aider le voyageur à consommer local

Si le tourisme de masse et ses conséquences sont aujourd”hui questionnés, Antoine et Florian, eux, ont choisi de barouder loin des palaces avec piscine proposés par des tours opérateurs. Les deux voyageurs barbus ont majoritairement dépensé leurs deniers dans l’économie locale. “On n’est jamais passés par des grandes chaînes hôtelières. On a vécu chez des locaux. Bon, souvent, via Airbnb ou Booking, donc une partie des revenus s’est évaporée dans les poches de ces grandes entreprises”, nuance Antoine. Les deux amis estiment avoir injecté, chacun, 12 000 euros dans l’économie locale.

Alors, s’ils devaient refaire un tour du monde, que changeraient-ils ? “L’avion !”, s’exclame Florian. “On a pris 22 ou 23 vols ! C’est catastrophique !” D'une part tu pollues et en plus tu fais plein de déchets”, ajoute Antoine, en référence à l’impact écologique de ce mode de transport.

Antoine et Florian

"L’un de nos futurs projets est de partir à vélo ou en stop”, projette cet ancien journaliste. “Si on fait le truc à vélo ça limite le nombre de destinations, allonge les durées et donc ça a un impact social beaucoup plus intéressant parce que tu partages plus avec les locaux, tu vas dormir ou consommer local”, rajoute Antoine.

Et si ces voyages lents, humbles, proches des gens et sans kérosène étaient l’avenir du tourisme mondial ?

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