WallStreetBets : les fonds d'investissement pris à leur propre jeu ?

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WallStreetBets : les fonds d'investissement pris à leur propre jeu ?

SÉRIE - Bousculés par les boursicoteurs de Reddit, fin janvier, les fonds spéculatifs accumulent les pertes. Elles ont fait l’objet d’un « short squeeze ». Gros plan sur ce coup de poker financier qui ne fait pas que des heureux. ["Traders contre geeks, la guerre de Wall Street", épisode 3/4]

Nous sommes le 19 janvier. Le cours de l’action de GameStop grimpe déjà. Mais ce jour-là, quelque chose accélère la tendance : le tweet d’un site d’analyse financière nommé Citron Research, très suivi par les traders.

Dans son message, la société écrit, non sans une pointe de condescendance, que les gens qui achètent GameStop sont « les idiots dans ce jeu de poker ». En deux temps trois mouvements, Citron et son patron Andrew Left suscitent l'indignation de WallStreetBets, le forum Reddit derrière la montée de l’action.

Sans le savoir, ils déclenchent une ruée. Membre du forum, Hunter Kahn, qui hésitait jusqu’à présent à investir, saute le pas, comme des milliers d’autres. Le tweet lui a rappelé le mépris dont il avait fait l’objet quand il avait tenté de rejoindre le club de finance de son école sans en respecter le code vestimentaire.

Quelques jours plus tard, Andrew Left fait acte de contrition dans un autre tweet. « On avait démarré Citron pour être contre l'establishment, on est en fait devenu l’establishment ». Hunter boit du petit lait: « Ça a fait du bien de les voir paniquer », reconnaît-il. 

Pertes en cascade

Andrew Left a perdu de l’argent dans la « saga GameStop », mais il peut se consoler : il n’est pas le seul à Wall Street à y avoir laissé des plumes.

La plateforme de boursicotage Robinhood, qui se targuait de rendre le trading accessible aux masses, en a pris pour son grade après avoir décidé de restreindre les transactions autour de GameStop au vu de la forte volatilité du titre.

En plus de provoquer un tollé chez les utilisateurs de l’application et une partie de la classe politique, la décision a déclenché une enquête parlementaire pour faire la lumière sur cette décision.

Pour sa part, le grand fonds spéculatif Melvin Capital, basé à New York, a dû faire l’objet d’une infusion de près de 3 milliards de dollars par deux autres fonds, Point72 et Citadel, pour stabiliser ses finances. Comme Citron, il avait parié sur la chute du cours de GameStop (entre autres titres) et avait été pris par surprise par l'envolée de 1 700% en janvier.  

Dans le jargon financier, ce phénomène s’appelle le short squeeze ou corner. En effet, le fonds avait adopté une « position courte » (« short ») sur GameStop.

En d’autres termes, plutôt que de détenir les actifs sur la durée, signe de confiance dans leur valeur de long-terme, il les a empruntés pour une courte durée.

Dans ce système de short selling (« vente à découvert »), un fonds (en l'occurrence Melvin Capital) vend, sur le marché, des actions empruntées auprès d’un actionnaire. Il se retrouve ainsi à découvert car il doit, à terme, remplacer les actions. Quand le cours de ladite action baisse, ce qu'espèrent les short sellers, le fonds rachète à moindre prix ce qu’il a vendu et réalise donc une plus-value. 

Dans la culture populaire, les short sellers sont vus comme les méchants car la société n’aime pas l’idée de pessimisme.

Paolo Pasquariello,

Professeur de finance à l'Université du Michigan

À l’inverse, la machine se grippe quand le cours de l’action monte. L’actionnaire d’origine peut alors exiger que les actions empruntées lui soient retournées, obligeant le fonds à recouvrer les actions à un prix plus élevé, causant une perte d’argent.

C’est ce qu’il s’est passé pour Melvin Capital. « Fondamentalement, les fonds qui ont investi dans la baisse de GameStop ont créé le problème. Si quelqu’un s’apercevait que l’action faisait l’objet de ventes à découvert, c'était assez simple de créer ce short squeeze. D’autant que l’information sur les actions « shortées » est publique. Il suffit de faire une recherche sur Yahoo Finances !”, selon Guillaume Jeannin, fondateur du fonds de fonds Benevolent AM à New York.

Le « short selling » est une pratique ancienne que le commerce de matières premières. Elle a même ses stars, comme le milliardaire américain George Soros. En 1992, il avait misé sur la dévaluation de la livre britannique, ce qui lui avait permis d’amasser plus d’un milliard de dollars en un mois.

Le jeu peut aussi très mal tourner. En octobre 2008, des fonds spécialisés dans la vente à découvert ont essuyé jusqu'à 30 milliards de dollars de pertes en pariant sur la baisse du titre de Volkswagen.

Or, quand Porsche a annoncé, contre leurs attentes, accroître de trente points sa part dans le capital du constructeur automobile allemand, la capitalisation boursière de « VW » a été multipliée par cinq en deux jours, pour atteindre 340 milliards de dollars. L’entreprise est ainsi passée devant Exxon, rétrogradée à la deuxième place, et Porsche a empoché 6 milliards de dollars au passage.

Les vendeurs à découverts, vraiment des grands méchants ?

Répandue sur les marchés financiers, cette pratique a de nombreux détracteurs. Les « short sellers » sont vus comme des vautours, qui s’enrichissent sur le dos d’entreprises vulnérables.

Paolo Pasquariello, professeur de finance à l'Université du Michigan, se montre toutefois plus nuancé. « Dans la culture populaire, les short sellers sont vus comme les méchants car la société n’aime pas l’idée de pessimisme. Mais il n’y a pas de raison objective à cela. S’il y a des vendeurs à découvert qui pensent que GameStop ou BlackBerry sont de mauvaises actions, ils devraient pouvoir faire des transactions qui vont dans ce sens. Cela permet au prix de l’action de refléter la réalité de ce qu’elle vaut plutôt que d’en donner une image tronquée, dit-il. Pour moi, les gentils dans l’histoire GameStop sont, en réalité, ces vendeurs à découvert et la rage des WallStreetBets est déplacée ».

À suivre dans : Traders contre Geeks, la guerre de Wall Street

Dans le prochain et dernier épisode de cette série, on se demande si les gagnants de cette « GameStop mania » sont vraiment ceux que l’on croit. Et on pose la question: les WallStreetBets peuvent-ils frapper de nouveau ?

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