Joan Robinson et la concurrence imparfaite

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Joan Robinson et la concurrence imparfaite

Cette économiste britannique proche de la gauche du parti travailliste s’évertue à comprendre les mécanismes qui maintiennent un terreau de chômage et de pauvreté dans l’Angleterre de 1930. Elle s’oppose vivement au cadre néoclassique de la concurrence parfaite, qu'elle juge incompatible avec le progrès social.

Courant et contemporains

Née au début du XXe siècle, Joan Robinson (1903 – 1983) est une économiste considérée comme post-keynésianiste. Fondatrice du mouvement de l’école de Cambridge, où elle a étudié et enseigné, son influence reste considérable dans la critique de l’économie néoclassique. 

Elle a régulièrement collaboré avec Richard Kahn, dont elle a reçu le manuscrit avant l'écriture de L'Économie de la concurrence imparfait, Piero Sraffa et John Maynard Keynes, de qui elle tenta de prolonger l’analyse. Son travail est très étroitement lié à celui d’Edward Chamberlin dont l’ouvrage Theory of Monopolistic Compétition (Théorie de la concurrence monopolistique) fût publié la même année que celui de Robinson. 

Ses études en économie à l'université de Cambridge lui permirent de forger son idéologie tranchée, encore aujourd'hui qualifiée d’hérétique. Elle resta en désaccord avec sa professeure, Marjorie Tappan-Hollond, dont elle considérait les cours insuffisants pour obtenir les réponses à la situation sociale britannique. À la même époque, elle lisait la théorie de Marshall dont elle dédaignait la morale pieuse. 

Pour l’économiste britannique George L.S Shackle, Joan Robinson apporta quelque chose de nouveau dans son approche de l’économie grâce au soin et à la profondeur de ses énoncés et de ses hypothèses donnant à ses ouvrages un caractère très didactique pour le lecteur. Il souligne aussi sa franchise sur la nature abstraite de son analyse. 

La concurrence imparfaite, travail de sa vie 

Tout au long de sa carrière, Joan Robinson s’évertue à montrer les limites de l'abstraction mathématique et lui privilégie une perception temporelle des phénomènes économiques.

Elle se détache petit à petit des hypothèses néoclassiques et intègre davantage l'observation et l'histoire dans son raisonnement. Son approche de l'économie raisonne plus en matière d'accumulation que d'équilibre concurrentiel de long terme.

L'équilibre concurrentiel relève pour elle plutôt de l'idéologie et ne permet pas d’améliorer la compréhension du fonctionnement de l'économie.

La transparence et l'atomicité des marchés, la libre entrée et sortie, l'interchangeabilité des facteurs de production ainsi qu'à l'homogénéité des produits, en tant que composantes de l’équilibre concurrentiel, font toutes l'objet d'une critique de la part de l'économiste britannique.

« Dans le monde dans lequel nous vivons, les choix doivent être faits à la lumière d'informations plus ou moins adéquates. L'information complète nécessaire pour effectuer un choix correct ne peut jamais être obtenue [donc] l'équilibre ne peut être atteint au terme d'un processus d'essais et d'erreurs. »

Dans ses réflexions, la concurrence parfaite est incompatible avec le progrès social. Puisqu’elle s’appuie sur le progrès technique, elle impose une exigence de qualification pour les travailleurs : les moins qualifiés se retrouvent plus nombreux au chômage. 

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De leur côté, les entreprises se retrouvent rapidement dans une situation de surcapacité, saturant la demande effective. Elles se situent alors sur la pente décroissante du coût marginal : le marché devient un marché d’acheteurs, la concurrence entre les grandes firmes se renforce, elles érigent des barrières protectrices qui obligent les petites entreprises à se retirer petit à petit de la branche.

Conséquence : la concurrence donne naissance au processus de concentration. C’est pourquoi Joan Robinson préfère raisonner à partir du monopole pour expliquer la formation des prix.

« Les entreprises qui réussissent accumulent des capitaux et dévorent celles qui ne réussissent pas. La plupart des sociétés par actions continuent à croître et de nombreuses branches concurrentielles tendent vers une situation dans laquelle une entreprise ou un petit nombre d'entre elles dominent le marché. » 

L’équilibre atteint se situe à mi-chemin entre l'équilibre de concurrence pure et parfaite et l'équilibre du monopole. Dans le cadre d'une concurrence monopolistique, le prix est au-dessus du coût marginal, comme en situation de concurrence pure et parfaite, mais les profits ne sont pas supranormaux, comme en situation de monopole, ce qui permet d’attirer de nouvelles firmes dans la branche.

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Face à ce constat, Joan Robinson analyse les entreprises comme des mini-monopoles fonctionnant dans des environnements concurrentiels et se débrouillant avec les prix fixés par le marché. Dès lors que le monopole est introduit, l'égalité ne tient plus, et cela fragilise la théorie de la répartition basée sur la concurrence pure et parfaite. 

« Les prix du secteur manufacturier dans ce cas sont des prix administrés. Sous l'influence de fluctuations de courte période dans la demande, les prix varient peu pourvu que les coûts monétaires restent constants... Les déplacements de la demande influencent fortement les profits, mais très peu les prix. »

Mais comment la concurrence peut-elle se maintenir si chaque entreprise qui se crée vend moins cher que ses concurrents, bénéficie de davantage d'économie d'échelle et par conséquent baisse ses prix jusqu'à ce qu'elle soit en situation de monopole ?
Joan Robinson,

The Economics of Imperfect Competition, 1933.

Une héritière critique de Keynes

La théorie de Joan Robinson intègre la théorie de l'emploi de Keynes avec qui elle a beaucoup échangé tout au long de sa carrière. Elle s’accorde sur l'existence d'une corrélation positive entre la croissance économique de l’après-guerre et la guerre froide et l'emploi, notamment du fait des dépenses militaires de l'État.

Elle estime cependant que l'élasticité de l’offre de travail aux salaires réels est nulle. Elle rejette aussi la courbe d’offre de travail keynésienne à pente positive. Le plein emploi peut alors coexister avec une forme de chômage frictionnel qui dépend non plus de la demande effective mais de la mobilité du travail.

Selon l'économiste, il n’est pas forcément réaliste de vouloir combattre le chômage frictionnel, car cela supposerait des modalités d’ajustement  « irréalisables » sur le marché du travail et/ou des biens. 

Elle met ainsi en évidence les conséquences du plein emploi sur les prix dans une économie capitaliste et rapproche la théorie keynesienne de l’affirmation marxiste selon laquelle l’écart entre la capacité de production et la capacité de consommation est à l’origine des crises. 

Joan Robinson propose une politique de revenus en complément à la politique de plein emploi. Elle plaide aussi pour une plus grande ouverture du mouvement syndical pour favoriser une hausse des salaires monétaires lors de l’accroissement de la demande effective. Le mouvement syndical exercerait également une plus grande influence face aux changements sociaux et sur le type de biens et de services à produire. Elle ne précise cependant pas comment cette politique pourrait être mise en place.

« La conclusion générale de notre raisonnement est à l'effet que le plein emploi, loin d'être une zone d'équilibre, apparaît comme un précipice, et lorsque la valeur de la monnaie atteint ses rebords, elle y plonge dans un abîme sans fin. »

Crédits photo : Nationaal Archief / CC 0.

Dates clés et ouvrages principaux

1903 Naissance à Camberley

1932 Economics is a Serious Subject (L'Économie est un sujet sérieux). 

1933 The Economics of Imperfect Competition (L'Économie de la concurrence imparfaite). Elle y étudie la dépression des années 1920 et du début des années 1930 et se pose la question de savoir pourquoi elle n'avait pas provoqué la fermeture d'un nombre beaucoup plus important d'entreprises comme l’aurait pu l’aurait suggéré les théories de l'entreprise selon Marshall et Pigou.

Elle y pose les premières bases de la concurrence imparfaite. Il est publié en simultané avec la théorie du concurrence monopolistique de  sur la concurrence par d'autres moyens que les prix, à savoir : pseudo-différenciation des produits, publicité et promotion des ventes. À la fin de sa carrière, Joan Robinson publia en 1953 deux autocritiques de sa concurrence imparfaite dans The Economic Journal publié en 1953 et en préface de la deuxième édition de l’ouvrage publiée en 1969.

1937 Elle devient professeur à l’université de Cambridge. Publication d'lntroduction à la théorie de l’emploi

1942 Essai sur l’économie de Marx. 

1951 Publication de la réécriture de La Belle et la Bête, un conte économique parodique, pamphlet contre la théorie d’Alfred Marshall. 

1970 Hérésies économiques.

1983 Mort à Cambridge.

L'objectif d'étudier l'économie n'est pas d'acquérir un ensemble de réponses toutes faites à des questions économiques, mais d'apprendre à ne pas être trompé par les économistes.
Joan Robinson,

dans Contributions to Modern Economics, 1978.