Qui suis-je ?

Milton Friedman était l’un des économistes les plus influents de L’École de Chicago. Ses travaux inspireront les politiques économiques néo-libérales de Margaret Tatcher et de Ronald Reagan au début des années 1980. On lui doit en particulier la théorie du revenu permanent, celle du taux naturel exposé ici, et sa monumentale Monetary History of The United States, écrite en collaboration avec Anna Schwartz, qu’il laisse inachevée.

En utilisant le terme “taux de chômage naturel”, je ne veux pas dire qu’il est immuable.

Milton Friedman

Mes dates clés

  • Naissance : 31 juillet 1912
  • 1962 : Publication de Capitalisme et liberté, où il fait l'apologie du libéralisme politique et économique
  • 1976 : Obtient le Prix Nobel d'économie.
  • Mort : 16 novembre 2006

Les fausses promesses de la politique monétaire

Quelle est sa théorie ?

À chaque instant, il existe un niveau de chômage dont la caractéristique est qu’il est compatible avec l’équilibre dans la structure des salaires réels. À ce niveau, les salaires réels tendent en moyenne à croître à un taux compatible avec les tendances de long terme du progrès technique et de l’accumulation du capital. Un niveau inférieur à ce niveau « naturel » est une indication d’excès de demande de main-d’œuvre susceptible de produire une pression à la hausse sur les salaires réels. Un niveau supérieur au taux naturel indique un excès d’offre de main-d’œuvre qui se traduira par une pression à la baisse sur les salaires réels. Pour éviter tout malentendu, permettez-moi de souligner qu’en utilisant le terme « taux de chômage naturel », je ne veux pas dire qu’il est immuable et invariable. Au contraire, bon nombre des caractéristiques du marché qui déterminent son niveau sont d’origine humaine et politique. Aux États-Unis, par exemple, les taux de salaire minimum légaux (…) et la force des syndicats rendent le taux naturel de chômage plus élevé qu’il ne le serait autrement. L’amélioration des échanges d’emploi, de la disponibilité d’informations sur les offres d’emploi et l’offre de main-d’œuvre, et ainsi de suite, aurait tendance à faire baisser le taux naturel de chômage.

Supposons que l’autorité monétaire tente d’arrimer le taux de chômage à un niveau inférieur au taux « naturel ». Par souci de précision, supposons que le taux cible soit de 3 % et que le taux « naturel » soit supérieur à 3 %. Supposons aussi que nous partions d’une situation où les prix ont été stables avec un chômage supérieur à 3 %. Par conséquent, l’autorité augmente le taux de croissance de la masse monétaire, ce qui sera expansionniste. (….) Tout d’abord, une grande partie ou la majeure partie de la hausse des revenus prendra la forme d’une augmentation de la production et de l’emploi plutôt que des prix. Les gens s’attendaient à ce que les prix soient stables, et c’est sur cette base que les prix et les salaires ont été fixés pour un certain temps. Les producteurs auront tendance à réagir à l’expansion initiale de la demande globale en augmentant la production, les employés en travaillant de plus longues heures et les chômeurs en acceptant des emplois maintenant offerts au salaire nominal antérieur.

Mais il ne s’agit là que des effets initiaux. (…) Les employés commenceront à prendre en compte la hausse des prix des choses qu’ils achètent et à exiger des salaires nominaux plus élevés pour l’avenir. Le chômage étant inférieur à son niveau naturel, il y a une demande excédentaire de main-d’œuvre, de sorte que les salaires réels auront tendance à augmenter vers leur niveau initial. Même si la politique monétaire expansionniste se poursuit, la hausse des salaires réels inversera la tendance à la baisse du chômage, puis entraînera une hausse qui aura tendance à ramener le chômage à son niveau antérieur. Pour maintenir le chômage à son niveau cible de 3 %, l’autorité monétaire devra augmenter davantage le taux de croissance de la monnaie (….), le taux de chômage ne peut être maintenu en dessous du taux « naturel » qu’en accélérant l’inflation. Inversement, laissons les autorités monétaires choisir un taux de chômage cible supérieur au taux naturel, et elles seront amenées à produire une déflation, et une déflation qui s’accélère.

Milton Friedman, “The role of monetary policy”, American Economic Review (1968).

C’est toujours vrai ?

Dans cet extrait de son célèbre article sur le rôle de la politique monétaire, Milton Friedman nous expose la théorie du taux naturel de chômage, qui constitue le cœur de la macroéconomie moderne. Friedman considère, avec ses prédécesseurs, que la politique monétaire a des effets réels sur l’activité économique. De fait, ses travaux avec Anna Schwartz ont accrédité l’idée que la « grande dépression » des années 1930 a été catalysée par une contraction sans précédent de la masse monétaire. Cependant, avant Friedman on pensait que grâce à la politique monétaire les autorités pouvaient cibler un niveau d’activité arbitraire de manière permanente. Ainsi, pour réduire le taux de chômage de 5 % à 3 %, la banque centrale n’avait qu’à imprimer de la monnaie, faisant ainsi baisser les taux d’intérêt et relançant l’économie de manière permanente.

La théorie du taux naturel prédit que cette tentative est vouée à l’échec : à long terme, l’inflation redémarre et le chômage augmente à nouveau. Pourquoi ? Parce que la stimulation économique obtenue par la banque centrale ne tient que grâce aux erreurs d’anticipation commises par les agents. Dans l’exemple donné par Friedman, les prix augmentent plus vite que les salaires car ces derniers ont été fixés sans anticiper la relance monétaire. Cette baisse du coût relatif du travail incite les entreprises à embaucher. Mais dès lors que les syndicats – ou plus généralement les employés en place – prennent conscience de leur perte de pouvoir d’achat et tentent de le rétablir en augmentant leurs exigences, l’inflation s’accélère et l’emploi diminue.

Ce n’est que lorsque le chômage est retourné à son taux naturel que cette spirale inflationniste se stabilise. Au taux naturel, les agents économiques anticipent correctement l’inflation et prennent des décisions correctes sur la base des grandeurs économiques réelles pertinentes pour leurs objectifs. L’équilibre est atteint lorsque ces grandeurs s’ajustent de manière à rendre compatibles entre elles les décisions des agents, à un niveau indépendant de la politique monétaire. En effet, la monnaie n’étant qu’un moyen d’échange, elle ne joue pas de rôle allocatif. Par exemple, le niveau d’équilibre du salaire réel est celui qui rend compatibles les aspirations des travailleurs en matière de pouvoir d’achat avec celles des entreprises en matière de profitabilité, et cette condition détermine son niveau, indépendamment de la quantité de monnaie.

Ainsi, la politique monétaire n’a pas d’effet de long terme sur le niveau d’activité. Ce dernier, en revanche, dépend de facteurs institutionnels réels qui affectent les incitations à produire, tels que pouvoir de monopole des cartels et des syndicats, salaire minimum, fiscalité, etc.

C’est cette vision des choses qui explique l’insistance de nombreux économistes sur les réformes structurelles (plutôt que sur les politiques de relance) pour améliorer la performance de long terme de l’économie tant en termes d’emploi que de croissance. Ainsi, par exemple, à la suite des réformes Hartz de 2003 en Allemagne, le taux de chômage a durablement baissé pendant une décennie pour se retrouver sous la barre des 5 %.

Par Gilles Saint-Paul, professeur à la Paris School Economics

Dessin de Gilles Rapaport