Qui suis-je ?

Rien ne prédisposait cet écrivain et journaliste (1814-1889) à l’esprit éclairé à devenir économiste, mais il avait l’économie dans l’œil. Charles Mackay est né à Perth, en Écosse. Son père, George Mackay, était sous-officier dans l’Artillerie royale. Mackay a fait ses études à l’Asile calédonien, à Londres. En 1828, il fut placé par son père à Bruxelles et étudia les langues. Sa première activité journalistique fut d’écrire en français dans le Courrier belge puis il envoya des poèmes en anglais à un journal local appelé The Telegraph.

Les riches n’achetaient plus les fleurs pour leurs jardins, mais pour les revendre avec un profit.

Charles Mackay

Charles Mackay, économiste de la “folie des foules"

Quelle est sa théorie ?

La demande de tulipes d’une espèce rare augmenta tant en 1636 que bien des villes ouvrirent régulièrement des marchés pour leur vente (…) Au début, comme dans toutes ces folies du jeu, la confiance était à son apogée, et tout le monde y gagna. Les tulipiers spéculaient sur la hausse et la baisse des stocks de tulipes et réalisaient d’importants profits en achetant quand les prix baissaient et en vendant quand ils augmentaient. Beaucoup d’individus s’enrichirent soudainement. Un appât d’or était suspendu devant le peuple, et l’un après l’autre, ils se précipitèrent vers les marchés aux tulipes, comme des mouches autour d’une marmite de miel.

Chacun imaginait que la passion pour les tulipes durerait pour toujours, et que les riches du monde entier viendraient en Hollande et paieraient le prix qu’on leur demanderait. (…) Les gens de tous grades convertissaient leur propriété en argent comptant et l’investissaient dans des fleurs. Les maisons et les terres étaient mises en vente à des prix ruineusement bas, ou cédées en paiement d’aubaines faites au marché aux tulipes. (…) Dans les petites villes, où il n’y avait pas d’échange, la taverne principale était généralement choisie comme « lieu d’exposition », où les tulipes se vendaient de plus en plus et l’on concluait les bonnes affaires au milieu de somptueux divertissements. Ces dîners étaient parfois fréquentés par deux ou trois cents personnes, et de grands vases de tulipes, en pleine floraison, étaient placés à intervalles réguliers sur les tables et les buffets pour leur satisfaction pendant le repas. Enfin, cependant, les plus prudents commencèrent à voir que cette folie ne pouvait pas durer éternellement. Les riches n’achetaient plus les fleurs pour les garder dans leurs jardins, mais pour les revendre à nouveau avec un profit de cent pour cent.

On se rendit compte qu’à ce jeu, certains devaient finir par y perdre. Au fur et à mesure que cette conviction se répandait, les prix chutèrent définitivement. La confiance fut détruite et une panique universelle s’empara des négociants. A avait accepté d’acheter dix Semper Augustus à B, à quatre mille florins chacun, six semaines après la signature du contrat. B était prêt avec les fleurs à l’heure prévue ; mais le prix était tombé à trois ou quatre cents florins, et A refusa de payer la différence ou de recevoir les tulipes.

Des faillites furent annoncées jour après jour dans toutes les villes des Pays-Bas. Des centaines de personnes qui, quelques mois auparavant, avaient commencé à douter de l’existence de la pauvreté dans le pays, se retrouvèrent en possession de quelques bulbes que personne ne voulait acheter, alors qu’elles n’en demandaient que le quart des sommes qu’elles avaient payées. (…) Beaucoup de ceux qui, pendant une brève saison, avaient émergé de l’humble milieu de la vie, furent rejetés dans leur obscurité originelle. D’importants marchands furent presque réduits à la mendicité, et beaucoup de représentants d’une lignée noble virent leur maison ruinée au-delà de toute rédemption.

C’est toujours vrai ?

Charles Mackay, écrivain et journaliste écossais du milieu du XIXe siècle nous décrit, dans ce passage d’Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, l’émergence puis l’éclatement de la célèbre bulle spéculative sur les tulipes qui secoua les Pays-Bas à partir de 1636.
Par « bulle », on entend généralement des mouvements erratiques sur le prix d’un bien tels que sa valeur atteint des niveaux sans rapport avec son utilité réelle. La « tulipmania » hollandaise en constitue un exemple classique : le contraste est en effet frappant entre la relative futilité d’une simple fleur et l’énormité des fortunes qui y furent englouties.

Pourquoi observe-t-on de tels phénomènes ? Parce que, comme le décrit Mackay, les acheteurs du bien considéré ne sont plus motivés par son simple usage, mais par la perspective de le revendre à un prix encore plus élevé. Mais, si les prix sont déjà supérieurs à la vraie valeur d’usage du bien, pourquoi continueraient-ils à monter ? Parce que les futurs acheteurs sont prêts à le payer encore plus cher, anticipant de réaliser à leur tour des gains spéculatifs du fait de la hausse continuelle des cours.
On voit donc que la bulle s’apparente à une chaîne pyramidale : les prix ne peuvent continuer à monter que tant que de nouveaux investisseurs rejoignent le marché, espérant à leur tour revendre l’actif à de nouveaux venus, et ainsi de suite. Et le marché s’effondre dès lors que les participants réalisent que le nombre de spéculateurs n’est pas infini et que l’afflux d’acheteurs frais à des prix toujours plus élevés doit inévitablement se tarir. Les acheteurs de la dernière vague étant les dindons de la farce, contraints par la ruine de retourner à leur « obscurité originelle ».

Les bulles n’ont rien d’anecdotique : elles conduisent souvent à des cycles boom bust, c’est-à-dire à des périodes de forte croissance suivies de brutales récessions. Lorsque la bulle éclate, la valeur des actifs sur lesquels elle portait s’effondre. Leurs propriétaires, appauvris, réduisent leur consommation. Si la bulle porte sur des actifs réels comme le logement ou le savoir-faire des entreprises de haute technologie, son éclatement peut aussi contribuer à la crise à travers la chute de l’investissement dans ces secteurs. De tels cycles boom bust ont été observés au début des années 2000 lors de l’éclatement de la bulle Internet ainsi qu’en 2008, au moment de la crise financière. Cette dernière fut déclenchée par un effondrement rapide des prix de l’immobilier après que ceux-ci eurent plus que doublé pendant la première moitié de la décennie – une hausse aussi rapide constitue un probable indice de bulle.

De nombreux ménages ayant emprunté pour acheter de coûteux logements, voyant leur prix baisser, préférèrent se mettre en banqueroute et laisser leur maison à leur banque plutôt que de rembourser leurs prêts. Les institutions financières, voyant leurs actifs immobiliers se dévaluer, se retrouvèrent bien souvent insolvables et/ou dans l’obligation de réduire leurs prêts afin d’assainir leur bilan, ce qui plongea l’économie mondiale dans la crise en réduisant l’investissement des entreprises. Ainsi, l’éclatement de la bulle immobilière fragilisa le système financier, faisant de la récession de 2008 la plus longue de l’après-guerre.
L’effet récessif de l’éclatement d’une bulle ne constitue cependant pas une fatalité. Si les institutions financières ne sont pas fragilisées, l’activité économique ne sera pas nécessairement affectée. Ainsi, le 19 octobre 1987, la bourse de New York chuta brutalement de plus de 20 %. Cela n’empêcha pas l’économie américaine de croître au taux respectable de 4,2 % l’année suivante.

Bon anniversaire mon amour