Qui suis-je ?

Thomas Malthus est l’un des principaux économistes classiques britanniques. Sa vision pessimiste selon laquelle la dynamique des populations humaines empêche la croissance du niveau de vie tranche sur celle de Smith, Ricardo, et, plus tard, des théoriciens néo-classiques de la croissance. Son influence est telle que son nom est devenu un adjectif. Si « malthusien » signifie littéralement « opposé à la croissance démographique », ce mot a désormais un sens plus large et désigne une attitude négative face aux possibilités d’expansion.

Les salaires tendent à décroître tandis que le prix des denrées augmente.

Thomas Malthus

Mes dates clés

  • Naissance : 13 février 1766, à Dorking, au Royaume-Uni
  • Mort : 29 décembre 1834, à 68 ans, à Somerset ,au Royaume-Uni

Si l’Afrique tombait dans la trappe malthusienne…

Quel est sa théorie ?

« Je crois pouvoir me permettre deux postulats. Premièrement, que la nourriture est nécessaire à l’existence de l’homme. Deuxièmement, que la passion entre les sexes est nécessaire et continuera en l’état. » […]

« Supposons que les moyens de subsistance d’un pays soient égaux à ceux qui assureraient une existence correcte à ses habitants. Alors la tendance à la hausse de la population accroîtra le nombre de personnes avant que les moyens de subsistance augmentent. La nourriture, qui auparavant soutenait sept millions d’habitants, doit maintenant être divisée entre sept millions et demi ou huit millions d’individus.

La condition des pauvres empire, et beaucoup d’entre eux font face à une détresse accrue. Le nombre de travailleurs se trouvant aussi hors de proportion avec la quantité de travail disponible, les salaires tendent à décroître tandis que le prix des denrées augmente. Les travailleurs doivent fournir un effort supplémentaire pour gagner la même chose qu’auparavant. Ces difficultés découragent le mariage et la formation d’une famille, de sorte que la population finit par stagner. »

Essai sur le principe de population, Londres, 1798.

C’est toujours vrai ?

Cette page célèbre de Malthus est l’une des premières à décrire un processus d’ajustement vers un équilibre économique. Malthus s’intéresse à l’influence mutuelle entre niveau de vie et taille de la population. Il considère que la « passion entre les sexes » est telle que la population a tendance à proliférer et que seules les contraintes physiques de l’existence – en clair, la rareté de la nourriture – peuvent la brider. Il donne l’exemple d’une société vivant relativement bien, et montre comment cette situation n’est pas viable, parce qu’elle induit une hausse de la population qui ramène la production par tête à un niveau de subsistance minimal.

Il s’agit là d’une logique pessimiste : la croissance du niveau de vie n’est pas possible, parce que toute hausse du pouvoir d’achat des salaires se traduit par une accélération de la population. La propension de la société à se reproduire biologiquement la maintient dans une trappe malthusienne ou le revenu est coincé au niveau de subsistance. L’innovation et le progrès technique, qui devraient améliorer le sort des gens, sont inutiles voire nuisibles, car il n’en résulte qu’une hausse de la taille de la population qui ramène fatalement son pouvoir d’achat au niveau de subsistance.

Il est ironique de noter que Malthus écrivait à l’aube de la révolution industrielle, prélude à plus de deux cents ans de croissance ininterrompue du PIB par tête. Celui-ci a été multiplié par 50 ; avec moins d’une semaine de salaire, un travailleur modeste peut s’acheter un smartphone dont les multiples fonctions étaient pour la plupart inconcevables à l’époque de Malthus, et qui fait office de tourne-disques, appareil photo, caméra vidéo, magnétoscope, carte routière, agenda, dictaphone, machine à écrire, photocopieuse, et mille autres objets autrefois fort coûteux et que le smartphone rend obsolètes.

Malthus se serait-il donc méchamment « planté » ? En réalité, on observe qu’avant la révolution industrielle, l’économie planétaire stagne. Le niveau de vie n’est guère différent entre le XVIIe siècle et l’Antiquité. Et cela malgré nombre d’inventions telles que l’imprimerie, la culture de la soie, malgré des progrès dans l’optique, dont on s’attendrait à ce que, comme la machine à vapeur, ils créent de la croissance.

Pour les historiens de l’économie, cette longue période de stagnation s’explique précisément par le fait que l’économie mondiale était coincée dans une trappe malthusienne, toute amélioration de la condition humaine finissant par être annulée par la hausse de la population qu’elle avait elle-même produite. Ainsi, en Angleterre, vers 1340, la peste noire réduit la population de moitié. Mais cette tragédie est une bonne nouvelle pour ceux qui y survivent : du fait de la relative rareté de la main-d’œuvre, elle conduit à un triplement du salaire réel ! Cependant, la logique malthusienne finit par reprendre le dessus : au XVIe siècle, la croissance démographique redémarre et les salaires baissent à nouveau.

Par quel miracle cette fatalité n’a-t-elle pas frappé lors de la révolution industrielle ? Parce que celle-ci a été rapidement suivie d’une autre révolution : la transition démographique. Au lieu d’augmenter comme l’aurait prédit Malthus, le nombre d’enfants par femme, en Europe occidentale, tombe de six à deux au cours du XIXe siècle. La fécondité est désormais découplée du niveau de vie ; une hausse de ce dernier ne l’augmente plus systématiquement. L’effet est bien souvent inverse. Pourquoi ? Parce que les conditions technologiques ont changé, le travail requérant de plus en plus de qualifications, et qu’il est désormais plus intéressant pour un ménage d’investir dans l’éducation de ses enfants plutôt que d’en avoir beaucoup.

Malthus a-t-il pour autant dit son dernier mot ? Rien n’est moins sûr. Tous les pays n’ont pas effectué leur transition démographique. La baisse de la fécondité dans nombre de pays développés, en Europe et en Asie, n’a pas empêché l’explosion de la population mondiale. Celle-ci passe de 1,5 milliard à plus de 7 milliards au cours du XXe siècle. En Afrique, en particulier, le nombre d’enfants par femme baisse bien plus lentement qu’en Europe, passant de sept à cinq au cours du XXe siècle, ce qui contribue à expliquer le niveau de pauvreté élevée de ce continent. La transition démographique en Afrique est sans doute le défi le plus important auquel sera confrontée l’économie globale au cours des prochaines décennies.

Dessin de Presse, la migraine malthusienne Dessin de Gilles Rapaport