Astrologie : pourquoi l'irrationnel reste-t-il si populaire ?

En théorie

Astrologie : pourquoi l'irrationnel reste-t-il si populaire ?

De nombreuses pseudosciences irrationnelles demeurent très populaires en France. Comment expliquer ce phénomène qui traverse les époques ?

Un sondage récent met en évidence le fait que la croyance en diverses pseudosciences telles que l’astrologie, la voyance ou la numérologie1, loin de s’essouffler, semble au contraire gagner en popularité auprès des Français2.

Ainsi, 41 % de nos concitoyens disent aujourd’hui croire à l’astrologie contre 33 % en 2000, 26 % croient aux prédictions des voyants (contre 18 % en 2000), ou encore 29 % aux lignes de la main (7 points de plus qu’en 2000).

Comment comprendre que ces pseudosciences attirent autant d’adeptes, alors qu’elles n’ont jamais fait preuve d’une quelconque efficacité et, surtout, qu’elles reposent sur des postulats incompatibles avec ce que la science nous apprend sur le fonctionnement du monde ?

Plus généralement, comment expliquer que des personnes puissent adhérer à des croyances en apparence aussi irrationnelles ? Cette question, le sociologue Raymond Boudon a cherché à l’élucider en se penchant notamment sur les croyances dans les rituels magiques, comme les danses de pluie pratiquées au sein de certaines cultures.

Selon lui, il faut aborder les croyances de ce type comme n’importe quelle croyance sociale, à savoir en essayant de comprendre les raisons que les individus peuvent avoir d’y adhérer.

Dans les sociétés où l’on danse pour provoquer les précipitations dont dépend la survie du groupe, on croit en l’existence d’esprits de la nature. Danser pour obtenir la bienveillance de ces derniers ne semble dès lors pas irrationnel.

Cela l’est d’autant moins que ces danses sont généralement pratiquées à la fin de la saison sèche, c’est-à-dire au moment où les chances qu’il se mette effectivement à pleuvoir sont les plus grandes. L’expérience viendra donc souvent conforter la croyance3.

L’effet Barnum

Il existe de même un certain nombre de raisons de croire aux prédictions des astrologues et autres diseurs de bonne aventure. Premièrement, nous désirons tous fortement savoir ce que l’avenir nous réserve, sans que ni la science ni la technologie ne puissent nous apporter de réponses. Pourquoi, alors, ne pas écouter ceux qui prétendent pouvoir le faire ?

Deuxièmement, les astrologues et associés recourent à quantité de stratagèmes pour nous donner l’impression que leurs propos sont confirmés par les faits.

Par exemple, les descriptions qu’ils proposent de la personnalité des individus en se basant sur les astres sont toujours suffisamment vagues pour que n’importe qui ait le sentiment de s’y reconnaître. C’est un effet connu des psychologues sous le nom d’effet Barnum.

Quant aux prédictions qu’ils avancent dans leurs horoscopes annuels, elles sont tellement nombreuses qu’il est statistiquement impossible que certaines d’entre elles ne se réalisent pas. On ne retiendra alors que les rares prédictions correctes, en oubliant toutes celles, innombrables, qui ne se sont jamais réalisées.

On croit alors à l’astrologie sans bien savoir ce que cela veut dire et, donc, sans souvent être capable d’agir en fonction de cette croyance.
Laurent Cordonier

Docteur en Sciences sociales, Université de Paris

Crédibilité et crédulité

Une autre manière d’aborder la croyance en diverses pseudosciences est de se demander ce que le fait de croire en ces théories veut réellement dire. L’anthropologue Dan Sperber fait remarquer qu’un grand nombre de croyances sociales ne sont que « semi-comprises » par les individus4.

Croire en l’astrologie, par exemple, relève de ce type de croyance : personne ne comprend précisément comment les positions relatives d’astres situés à des milliers de kilomètres pourraient influencer le caractère de quelqu’un selon son jour de naissance.

On croit alors à l’astrologie sans bien savoir ce que cela veut dire et, donc, sans souvent être capable d’agir en fonction de cette croyance.

De telles croyances persistent au sein des sociétés non pas parce qu’elles sont utiles aux individus, mais parce qu’elles leur sont présentées comme vraies par des personnes ou des institutions apparemment dignes de confiance.

Dans le cas de l’astrologie, le fait que des horoscopes trouvent aujourd’hui encore leur place dans des journaux sérieux ou que des astrologues soient invités sur les plateaux télé chaque fin d’année contribue assurément à rendre cette pseudoscience crédible aux yeux de nombreux Français.

Logique de la magie

« Les croyances collectives des sociétés traditionnelles que l’on perçoit comme magiques représentent finalement des conjectures5 que le [membre de ces sociétés] forge à partir du savoir qu’il tient pour légitime, exactement comme l’homme moderne croit, à partir du savoir qui est le sien, à maintes relations causales dont les unes sont fondées, mais dont les autres sont aussi fragiles ou illusoires que celles [du membre des sociétés traditionnelles]. Ces croyances s’expliquent dans les deux cas parce que les individus ont des raisons d’y adhérer. » La Sociologie comme science, R. Boudon, 2010, La Découverte

Notes

1. Croyance selon laquelle les nombres associés à une personne ou à une date permettraient de prédire l’avenir.

2. https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2020/12/117725_Ifop_FA_2020.11.13_def.pdf

3. Dans La Sociologie comme science, R. Boudon, 2010

4. “Apparently Irrational Beliefs” in “Rationality and Relativism” (Blackwell), D. Sperber, 1982, Hollis & Lukes

5. Des hypothèses.