Les entreprises qui se robotisent sont plus performantes que celles qui ne se robotisent pas… avant même d’acquérir des robots ! Analyse contre-intuitive d’une expérience espagnole.

Un robot est une machine programmée pour réaliser plusieurs tâches sans être dirigée par un être humain. Les personnes qui exécutaient ces tâches auparavant sont ainsi évincées du processus de production. Les robots détruisent donc des emplois, c’est même leur vocation ! D’ailleurs, ces destructions s’annoncent massives dans les années qui viennent puisque selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) la robotisation pourrait faire disparaitre environ 16 % des emplois en France d’ici 20 ans. Un tel chiffre fait frémir, mais est-ce la fin de l’histoire ? La robotisation ne favorise-t-elle pas aussi l’éclosion de nouveaux emplois ?

Un test au long cours

Pour évaluer les effets finaux d’un changement de ce type, l’analyse économique fait souvent appel à une « expérience naturelle » qui consiste à comparer ce qu’est devenu un « groupe test » touché par ce changement à ce qu’est devenu un « groupe de contrôle » qui n’a pas été touché. Une étude récente [1] a tenté d’établir le bilan des mouvements de destructions et de créations d’emplois dus à la robotisation en utilisant cette méthode.

Les auteurs ont comparé sur une longue période les performances des entreprises qui se robotisent – elles forment le groupe test –, à celles qui ne se robotisent pas – elles forment le groupe de contrôle. Plus précisément, disposant de données très détaillées sur le secteur industriel espagnol entre 1990 et 2016, cette étude compare les trajectoires des firmes qui ont intégré des robots relativement tôt dans la période (précisément avant 1998) à celles qui n’ont jamais utilisé de robots au cours de cette période.

Taux d'emploi et de robotisation

Le graphique fait ressortir les trajectoires diamétralement différentes de ces deux types d’entreprises. Les entreprises « robotisées » augmentent en moyenne leur niveau d’emploi de plus de 50 % entre 1998 et 2016, tandis que les entreprises « non robotisées » réduisent leur niveau d’emploi de plus de 20 % sur la même période. À l’évidence, les robots ne sont pas les ennemis de l’emploi. Comment expliquer un tel résultat alors que les robots se substituent à de nombreux salariés ?

Un vaste effet d’échelle

C’est que l’introduction de robots s’accompagne aussi d’un effet productivité : la même quantité de biens ou de services peut désormais être produite à un coût beaucoup plus faible. Comparés à ceux de ses concurrents non robotisés, les prix de vente d’une entreprise robotisée diminuent, souvent dans des proportions importantes, ce qui lui permet d’accroître ses parts de marché et donc d’embaucher pour répondre aux demandes qu’elle reçoit et s’adapter à sa nouvelle dimension.

Les auteurs de l’étude ont calculé que dans le secteur industriel espagnol, une entreprise qui se robotise augmente sa production de 25 % tous les quatre ans et, comme le montre le graphique, le niveau de ses effectifs augmente de manière tout aussi spectaculaire. L’effet productivité (créations d’emplois) domine très largement l’effet de substitution (destructions d’emplois).

En chiffres

50 %

C’est le taux d’augmentation moyen des emplois dans les entreprises tests de l’étude, qui se sont robotisées à partir de 1998.

Le graphique livre un autre enseignement qui peut surprendre : les entreprises qui se robotisent sont plus performantes que celles qui ne se robotisent pas… avant même d’acquérir des robots ! On voit ainsi qu’avant 1998, les premières ont déjà tendance à augmenter leurs effectifs tandis que l’emploi dans les secondes diminue. Cela laisse penser que les firmes qui s’apprêtent à se robotiser ont vraisemblablement des caractéristiques qui les distinguent d’emblée des entreprises qui ne vont pas se robotiser. Les auteurs de l’étude mettent en évidence qu’effectivement, les firmes qui se robotisent sont, au départ, plus grandes et ont une productivité supérieure à celles qui ne se robotisent pas. Elles sont plus aptes que les autres à innover.

L’arrivée des robots, comme toutes les innovations, déclenche un processus de « destruction créatrice » décrit par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter il y a plus de 70 ans. Ce processus oppose l’effet de substitution à l’effet de productivité. Le grand intérêt de cette étude sur la robotisation du secteur industriel espagnol est de mettre en évidence que l’effet de productivité se traduit par un effet d’échelle de grande ampleur. Les créations d’emplois excèdent très largement les destructions. D’autres études aussi précises devront confirmer cette conclusion, mais pour l’heure, rien ne permet d’affirmer que les robots annoncent la fin du travail. Bien au contraire.

Schumpeter et sa destruction créatrice

Les innovations techniques poussent les entreprises à mettre en oeuvre de nouvelles méthodes de production. Les entreprises qui adoptent rapidement ces innovations, des robots par exemple, et qui parviennent à les rentabiliser, accroissent leurs parts de marché tandis que leurs concurrentes en perdent ou disparaissent. Les innovations déclenchent des mouvements de réallocation de la main-d’œuvre : des emplois sont détruits dans les entreprises qui n’intègrent pas les innovations et des emplois, plus productifs, sont créés dans les entreprises qui les adoptent. Cette réallocation de la main-d’œuvre accélère la croissance de la productivité globale : sans les robots, la productivité de l’industrie espagnole aurait vraisemblablement été multipliée par deux entre 1990 et 2016. Avec l’intégration des robots, elle a triplé.

Note

1. « Robots and firms », Michael Koch, Ilya Manuylov et Marcel Smolka, VOX CEPR Policy Portal, juillet 2019.