De nombreux facteurs sociaux pèsent sur nos comportements et notre devenir, mais la sociologie n’a pas pour vocation d’expliquer – et encore moins d’« excuser » – les comportements ou les parcours individuels.

La sociologie a établi de longue date que nos préférences, nos décisions ou nos actions sociales ne résultent pas d’un mystérieux « libre arbitre » qui échapperait à toute contrainte extérieure et ferait de nous des êtres parfaitement autonomes. L’existence d’un tel libre arbitre serait d’ailleurs incompatible avec ce que la psychologie cognitive et les neurosciences nous apprennent sur le fonctionnement de notre esprit et de notre cerveau.

Ce que montrent les sociologues au moyen de recherches empiriques, c’est que de multiples facteurs sociaux pèsent sur les comportements et le devenir des personnes. On sait, par exemple, que le niveau de diplôme et de revenu des individus, ou encore leurs goûts alimentaires, sont en partie fonction du milieu social duquel ils proviennent [1]. Est-ce alors à dire que nous ne serions que les jouets d’un implacable déterminisme social ?

"Culture de l’excuse"

La question du déterminisme social est régulièrement discutée par les sociologues [2], mais elle fait également parler d’elle hors des murs des laboratoires de sciences sociales. En effet, l’idée que la société puisse déterminer les individus est parfois accusée d’ouvrir la voie à une « culture de l’excuse ».

En soulignant les facteurs sociaux qui ont pu contribuer à ce que des individus commettent des actes criminels, on exonérerait leurs auteurs de leur responsabilité, autrement dit, on les « excuserait ». C’est précisément ce que l’ancien Premier Ministre Manuel Valls avait reproché en 2015 aux sociologues qui cherchaient à mettre au jour les déterminants sociaux du terrorisme islamiste en France [3]. De tels propos trahissent une incompréhension de la notion de déterminisme social.

Le rôle des parents

Pour appréhender correctement le déterminisme social, il faut saisir de quelle manière la société contribue à façonner les individus. En grandissant dans un environnement social donné, un individu est amené à faire des expériences et à vivre des situations auxquelles il n’aurait pas nécessairement été confronté s’il venait d’un autre milieu.

Un enfant de famille modeste sera, par exemple, plus susceptible d’entendre ses parents s’inquiéter pour leur situation financière et leur avenir qu’un enfant vivant dans un environnement favorisé. De même, les parents de ce dernier lui feront probablement comprendre que tous les possibles lui sont ouverts, alors que l’enfant de famille modeste sera peut-être amené à penser que certains parcours d’étude ou certains métiers sont réservés à plus chanceux que lui.

Ainsi, au cours du processus de socialisation, les individus intègrent progressivement des visions du monde, des attentes et des dispositions d’actions qui diffèrent selon leur milieu. Les individus d’une même origine sociale seront, eux, amenés à développer des visions du monde, des attentes et des dispositions relativement similaires, puisqu’ils partagent un vécu proche.

Cela explique pourquoi les sociologues observent que des personnes issues d’un même milieu ont tendance à se ressembler davantage entre elles qu’elles ne ressemblent aux personnes d’autres milieux. Cela explique également pourquoi la trajectoire sociale des individus est souvent fonction de leur origine. Par exemple, la réussite scolaire et, par conséquent, la situation professionnelle des individus sont influencées par un certain nombre de dispositions et de compétences dont l’acquisition dépend pour une bonne part du milieu de socialisation [4].

Des facteurs innombrables

On le comprend, le déterminisme social est un déterminisme probabiliste. Selon son milieu d’origine, une personne aura plus ou moins de probabilités d’être régulièrement confrontée à telle ou telle situation qui contribuera à la façonner. Cela se traduit, au niveau social, par l’apparition de régularités statistiques, comme le fait qu’en moyenne les enfants de cadres ont plus de probabilité de devenir eux-mêmes cadres que les enfants d’ouvriers.

C’est par définition à ce niveau social que se situe le travail explicatif des sociologues. La sociologie n’a pas pour vocation d’expliquer – et encore moins d’« excuser » – les comportements ou les parcours individuels. Il s’agirait d’ailleurs là d’une tâche impossible, tant les facteurs à prendre en compte seraient nombreux et divers.

"Les résidus de notre vie antérieure"

Pour Émile Durkheim, figure historique de la sociologie, les facteurs des actions individuelles sont nombreux et divers : « Ce qui nous dirige, ce ne sont pas les quelques idées qui occupent présentement notre attention ; ce sont tous les résidus laissés par notre vie antérieure ; ce sont les habitudes contractées, les préjugés, les tendances qui nous meuvent sans que nous nous en rendions compte […] ».

Émile Durkheim, « Représentations individuelles et représentations collectives », Revue de métaphysique et de morale, 6 (3), p. 277 (1898).

Pour aller plus loin

[1] Voir les SocioLogics de Pour l’Éco n° 2, 12 et 13.

[2] P. ex. : Lahire, B. (2016), Pour la sociologie, La Découverte ; Bronner, G. & Géhin, É. (2017), Le danger sociologique, Puf.

[3] Libération du 12.01.2016 : https://tinyurl.com/Liberation-excuse

[4] Voir le SocioLogics de Pour l’Éco n° 12.