Effet "nocebo" : Peut-on être malade d’une croyance sociale ?

En théorie

Effet "nocebo" : Peut-on être malade d’une croyance sociale ?

Nos croyances ont des effets, et pas seulement sur nos comportements. Elles peuvent aussi affecter notre santé. "L’électrosensibilité" est un exemple de ces souffrances sans origine physique bien identifiable.

En 2009, une ville de l’ouest parisien fut le théâtre d’un étrange phénomène. Suite à l’installation d’antennes-relais de téléphonie, certains habitants se mirent à se plaindre de maux de tête, de saignements de nez et de sensations désagréables. Selon ces habitants, il ne faisait aucun doute que leurs symptômes étaient causés par les ondes émanant des antennes tout juste installées.

Si cela leur paraissait évident, c’est que l’apparition des symptômes coïncidait avec l’implantation des antennes. De plus, selon une croyance répandue, les ondes des antennes-relais seraient néfastes pour la santé.

Pourtant, les habitants avaient tort d’accuser les nouvelles antennes : au moment de l’apparition des symptômes, elles n’avaient pas encore été connectées au réseau et n’émettaient donc aucune onde1 !

Maux réels, causes imaginaires

Comment, dès lors, expliquer les maux rapportés par certains habitants ? Les symptômes qu’ils attribuèrent aux ondes sont des maux courants et passagers. Il est probable qu’en temps normal, ces personnes ne leur auraient prêté aucune attention particulière.

Cependant, leur croyance en la dangerosité des ondes les a rendues particulièrement attentives à leur état de santé quand elles ont vu se dresser les nouvelles antennes-relais. Elles se mirent alors certainement à attribuer la moindre douleur ressentie à la présence des antennes.

En d’autres termes, si leur croyance en la dangerosité des ondes n’est pas à l’origine de leurs symptômes, elle les a conduites à imaginer une cause fictive à leurs maux.

Fuir en zone blanche

Dans certains cas, pourtant, la croyance en la dangerosité des ondes peut aller jusqu’à causer des douleurs. Les personnes dites « électrosensibles » affirment ressentir d’insupportables souffrances lorsqu’elles se trouvent à proximité d’un appareil émettant certains types d’ondes (antennes-relais, WiFi, etc.).

Cela pousse ces personnes à renoncer à toute technologie électronique, voire à déménager pour s’installer dans une zone qui ne possède pas de réseau de téléphonie ni d’internet mobile. Mais les ondes sont-elles réellement responsables de ces souffrances qui les conduisent progressivement à s’isoler socialement ? De nombreuses études laissent penser que non2.

Dans celles-ci, les chercheurs invitent des personnes qui se disent électrosensibles à prendre place dans une pièce isolée de tout rayonnement électromagnétique extérieur et où se trouve un appareil émettant le type d’ondes dont les participants affirment souffrir.

Durant l’expérience, les chercheurs allument et éteignent aléatoirement cet appareil depuis l’extérieur. Le rôle des participants est alors de dire quand ils ressentent des douleurs et quand ils n’en ressentent pas. Si ce sont réellement les ondes émises par l’appareil qui les font souffrir, ils devraient déclarer ressentir de la douleur quand l’appareil est allumé et ne plus en ressentir quand il est éteint.

Or, ce n’est pas le cas : dans l’ensemble, il n’y a pas de lien entre les moments où l’appareil est allumé et ceux où les participants disent avoir mal.

Effet « nocebo »

Ces personnes mentent-elles quand elles affirment souffrir de la proximité d’appareils électroniques ? Non, leur souffrance est bien réelle.

Une expérience d’imagerie cérébrale a ainsi montré que chez les personnes se disant électrosensibles, les zones du cerveau associées au fait de ressentir de la douleur s’activent quand on leur fait croire à tort que l’on allume un téléphone portable près d’elles3. Si leur douleur est donc réelle, elle ne provient pas des ondes, mais bien d’une croyance : celle que les ondes les font souffrir.

On parle d’effet « nocebo » pour qualifier une telle situation. Cet effet est en quelque sorte l’opposé du célèbre placebo, qui décrit le fait de se sentir soulagé d’une douleur à la prise d’un produit ne contenant pourtant aucun principe actif efficace (homéopathie, par exemple). Le simple fait de croire en l’efficacité du produit peut diminuer la sensation de douleur sans, bien sûr, que cela ne soigne la maladie qui en est à l’origine.

Un phénomène collectif ?

Émile Durkheim affirme que toutes les représentations (croyances, idées, etc.) ne sont pas « dans la tête » des individus. Il existerait des représentations proprement collectives, qui ne pourraient pas être réduites à la vie psychologique des gens : « Si l’on peut dire, à certains égards, que les représentations collectives sont extérieures aux consciences individuelles, c’est qu’elles ne dérivent pas des individus pris isolément, mais de leur concours [c’est-à-dire, de leurs interactions, NDLR] ; ce qui est bien différent. »

"Représentations individuelles et représentations collectives", Émile Durkheim, Revue de métaphysique et de morale n°6 (1898)

Références pédagogiques 

1. Rapporté par G. Bronner dans Pour la Science, juin 2018, 488, p. 28.

2. “Idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields” (formerly “electromagnetic hypersensitivity”), Rubin, G. et alii, Bioelectromagnetics, 31 (2010).

3. “Neuronal correlates of symptom formation in functional somatic syndromes : a fMRI study”, Landgrebe, M. et alii, Neuroimage 41 (2008)