En parcourant les circuits de l’obéissance

Les bases
  1. Accueil
  2. Les bases
  3. Question de cours
  4. En parcourant les circuits de l’obéissance
Laurent Cordonier

Obéir, c’est accepter la légitimité du pouvoir. D’où provient cette légitimité, quels sont les motifs qui nous conduisent à obéir ? Quelques pistes en compagnie de Weber et Bourdieu. 

Dans toutes les sociétés, certains individus sont en position de donner des ordres, tandis que d’autres leur obéissent. On dit des premiers qu’ils ont du pouvoir sur les seconds. Le célèbre sociologue allemand Max Weber (1864-1920) définit le pouvoir d’un individu comme « la possibilité de contraindre d’autres personnes à infléchir leur comportement en fonction de sa propre volonté ». Le pouvoir qui intéresse les sociologues n’est pas celui qui repose sur la seule force physique.

Dans un tel cas de figure, il n’y a en effet rien de mystérieux : j’accomplis ce que quelqu’un exige de moi, car on me force physiquement à le faire. Cette situation n’est heureusement pas la plus courante ! Généralement, le pouvoir de certains membres de la société sur les autres est vu comme légitime. On parle alors d’un rapport de domination dans lequel les dominés acceptent de se plier à la volonté des dominants. Mais d’où provient cette légitimité des dominants ?

Domination légitime et motifs d’obéissance

Weber a proposé une typologie de la domination qui reste influente aujourd’hui. Selon lui, il existe trois grands types de domination perçue comme légitime. Le premier est la « domination traditionnelle » : ce qui légitime le pouvoir des dominants aux yeux des dominés, c’est la croyance que leur domination relève d’une volonté divine et qu’elle est donc immuable. Le deuxième type de domination repose sur le « charisme » du chef. Si les dominés considèrent qu’il est de leur devoir de se plier aux volontés de ce dernier, c’est qu’ils lui reconnaissent des qualités exceptionnelles (héroïsme, connexion avec le divin, etc.) qui en font un être à part, digne de diriger. Le dernier type de domination légitime, celui qui caractériserait nos sociétés modernes, est la « domination légale » : ce sont les lois et les règles que la société se donne. Le seul pouvoir légitime est donc celui qui respecte et fait appliquer le droit en vigueur.

L’expérience de Milgram

Dans une célèbre expérience de psychologie, l’expérimentateur demandait à des citoyens américains lambda d’infliger de fortes décharges électriques à un inconnu, en prétextant que cela était nécessaire. Si les participants manifestèrent de fortes réticences à faire souffrir cet inconnu (en réalité un acteur qui simulait la douleur), nombre d’entre eux s’exécutèrent ! Cette expérience illustre la soumission aveugle dont des personnes normales sont susceptibles de faire preuve face à une figure d’autorité (ici, une autorité scientifique).

Toujours selon Weber, quel que soit le régime de domination légitime dans lequel un individu se trouve, les motifs qui le feront obéir dans une situation particulière peuvent être de plusieurs ordres. Ainsi, celle de l’obéissance peut être « de type rationnel en finalité » ou « en valeur » : obéir est vu par l’individu soit comme un moyen rationnel d’atteindre ses propres objectifs ( par exemple, obéir pour plaire au chef dans le but d’obtenir une promotion), soit comme une action nécessaire pour se conformer à ses valeurs (obéir pour honorer  une  promesse). Les motifs de l’obéissance peuvent encore être « de type traditionnel », l’individu obéit par habitude, ou « de type affectif », il obtempère par sympathie envers le chef.

Obéir : une seconde nature ?

Plus récemment, Pierre Bourdieu a soutenu que si le système de domination sociale se perpétue, c’est avant tout en raison de la « violence symbolique » dont seraient victimes les dominés. En effet, l’ordre inégalitaire de la société ne se maintiendrait et ne se reproduirait pas principalement par le recours à la violence physique (répression policière, par exemple), mais en raison du fait que les catégories mentales dont disposent les dominés pour penser le monde seraient celles des dominants eux-mêmes – catégories qui leur seraient imposées par le biais de l’école et des médias, notamment.

Telle serait la violence symbolique dont font l’objet les dominés, et qui leur ferait voir l’ordre social inégalitaire dans lequel ils vivent comme justifié, si ce n’est « naturel ». Par exemple, la  réussite sociale nous est présentée comme découlant du mérite personnel (réussir serait une affaire de travail, de volonté, etc.) alors qu’elle est en réalité pour une bonne part le fait d’un héritage social (les enfants de cadres, par exemple, ont bien plus de chances de de-venir cadre que les enfants d’ouvriers). Équipés des catégories mentales des dominants, les dominés en viendraient à accepter le fonctionnement inégalitaire de leur société, jusqu’à en être complices.

En parcourant les circuits de l'obéissance

En effet, ils verraient comme « allant de soi » que des inégalités existent et que d’autres, plus méritants, plus compétents qu’eux dirigent, tandis qu’ils se doivent d’obéir. Si cette analyse de la domination en éclaire certains aspects, le concept de violence symbolique pose cependant question. Il laisse en effet supposer que « les dominants » œuvreraient de façon coordonnée avec des institutions comme l’école ou les médias pour assujettir « les dominés » en leur imposant une lecture du monde qui les desservirait, au prétexte de les éduquer et de les informer. L’hypothèse d’une telle volonté malveillante et organisée des dominants et de leurs « complices » (l’école, les médias) est pourtant difficile à soutenir !