Internet : les bulles de filtres et chambres d'écho forgent-elles réellement notre opinion ?

En théorie

Internet : les bulles de filtres et chambres d'écho forgent-elles réellement notre opinion ?

Est-il vrai que, sur la Toile, nous avons tendance à nous enfermer dans des espaces virtuels où tout le monde pense comme nous ? Il n’existe pas de réponse tranchée.

Le développement du web a profondément modifié notre rapport à l’information et à la communication : il n’a jamais été aussi facile de se renseigner rapidement sur n’importe quel sujet et de communiquer en direct et en simultané avec des personnes distantes géographiquement.

On aurait pu s’attendre à ce que ces deux avancées permises par l’arrivée d’Internet dans tous les foyers ou presque nous conduisent vers une société non seulement mieux informée, mais également plus ouverte et plus tolérante. En effet, la possibilité d’échanger avec des personnes ayant des points de vue différents des nôtres aurait dû nous rendre plus réceptifs à leur vision du monde.

Pourtant, notre société semble au contraire de plus en plus polarisée sur de nombreuses questions et les débats qui les entourent n’apparaissent pas spécialement apaisés.

Certains chercheurs et commentateurs accusent en fait Internet d’être responsable de cette situation : le web conduirait à la radicalisation et à la polarisation des opinions en enfermant les internautes dans des « chambres d’écho ».

Nous préférons généralement les personnes qui nous ressemblent et qui pensent comme nous.

Laurent Cordonier

Docteur en Sciences Sociales, Université de Paris

Exit la contradiction

Une chambre d’écho sur Internet correspond à un environnement virtuel – sur les réseaux sociaux, principalement – au sein duquel une personne est entourée d’informations, de nouvelles et de points de vue qui vont systématiquement dans le sens de ses opinions. Les données ou points de vue contradictoires n’y ont pas leur place.

Les individus enfermés dans une même chambre d’écho se confortent ainsi mutuellement sur le bien-fondé de leurs opinions communes. Plus encore, ces dernières auront tendance à se radicaliser progressivement, puisqu’elles ne sont jamais remises en question par des arguments ou des faits qui pourraient les modérer ou les relativiser.
Au final, les personnes présentes dans une chambre d’écho deviendraient tellement sûres de leurs opinions qu’elles ne seraient plus en mesure de discuter sereinement avec des individus aux opinions différentes.

Les raisons pour lesquelles nous aurions tendance à nous enfermer dans de telles chambres d’écho sont complexes. On peut évoquer le fait que nous préférons généralement les personnes qui nous ressemblent et qui pensent comme nous1

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que, sur Internet, nous nous rapprochions et nous entourions de personnes dont nous partageons les intérêts et les opinions.

Si on ajoute à cela le fait que nous sommes plus réceptifs aux informations qui confirment nos croyances qu’à celles qui les contredisent, on comprend que nous puissions être tentés de nous enfermer dans des communautés virtuelles qui nous renvoient notre propre point de vue en écho.

L’exemple de Twitter

Il existe aujourd’hui un débat parmi les spécialistes du web pour savoir si les internautes s’enferment réellement dans des chambres d’écho sur les réseaux sociaux ou si, au contraire, ces derniers favorisent la confrontation de points de vue. La réalité se situe probablement entre ces deux hypothèses.

Une récente étude sur Twitter, conduite aux États-Unis, montre ainsi que, dans leur ensemble, les utilisateurs de ce réseau social ne sélectionnent pas majoritairement les influenceurs dont ils suivent le compte selon des lignes de partage idéologiques ou politiques tranchées2. 

Autrement dit, ils ne se construisent pas une chambre d’écho imperméable à la diversité des points de vue. Mais cette étude relève aussi que certains groupes d’individus s’enferment bel et bien dans de telles chambres d’écho sur Twitter.

C’est le cas de la communauté des conservateurs américains, dont les membres ne suivent que peu de comptes de personnes d’autres sensibilités idéologiques que la leur.

Savoir quitter sa chambre

Si l’ampleur réelle du phénomène des chambres d’écho sur Internet reste une question ouverte, n’oublions pas que ces dernières existent aussi hors du monde virtuel.

Les amis dont nous nous entourons partagent souvent une vision du monde proche de la nôtre et nous lisons des journaux ou écoutons des radios dont la ligne éditoriale correspond généralement à notre sensibilité politique.

Que ce soit sur Internet ou non, il nous faut donc faire l’effort de sortir de temps en temps de notre chambre d’écho pour nous confronter à la diversité des points de vue.

La mémoire orientée

Le biais de confirmation correspond à la tendance non-consciente que nous avons tous à essayer de confirmer nos croyances préétablies plutôt qu’à les remettre en question. Ainsi, nous allons généralement nous montrer plus sensibles aux faits et arguments qui vont dans le sens de nos croyances qu’à ceux qui les contredisent, tout comme nous les mémoriserons plus facilement. Par exemple, si je crois que les Renault sont de meilleures voitures que les Fiat, je chercherai et mémoriserai tous les arguments qui me donnent raison plutôt que ceux qui pourraient me donner tort.

Voir “Confirmation bias : A ubiquitous phenomenon in many guises”, de R.S. Nickerson, Review of General Psychology n°2 (1998).