Keynésiens, libéraux : comment ils appréhendent les crises économiques

En théorie

Keynésiens, libéraux : comment ils appréhendent les crises économiques

Véritable moment de vérité – certaines entreprises trop fragiles n’y survivent pas –, la tempête est gérée différemment pas les libéraux et les keynésiens. Ils convergent toutefois sur la nécessité d’inventer une économie résiliente.

Une crise est un choc, un moment aigu de rupture entre l’offre et la demande, qui annonce un ralentissement économique.

La récession actuelle, conséquence du confinement – le mode de gestion de la pandémie choisi par le gouvernement –, est sévère. Ses manifestations économiques, sociales et financières sont d’une ampleur inédite dans l’histoire récente de la France.

Le confinement a provoqué un choc d’offre1 négatif profond sur l’activité des entreprises. Mais aussi un choc de demande, car les ménages ne peuvent ou ne veulent plus consommer.

Faut-il en retenir que ce virus est la seule cause exogène du désastre ? Pour tirer les bonnes leçons de la crise, il faut mieux appréhender notre modèle de développement, regarder en amont de la crise comme au-delà pour installer dès maintenant les conditions du rebond. 

La crise est douloureuse, mais pas inutile. Il ne faut pas la rater.

Amortisseur contracyclique

Le gouvernement a réagi rapidement, il a soutenu les ménages et les entreprises, laissant filer son déficit et sa dette, jouant son rôle d’amortisseur contracyclique, selon la tradition keynésienne.

À lire : Qui est John Maynard Keynes ?

Son plan de relance d’au moins 100 milliards d’euros (chômage partiel, aides sociales, baisses d’impôts de production, reports de charges, prêts garantis…) vise à limiter le coût économique et social de la récession en soutenant l’offre comme la demande.

Limiter les faillites et les plans sociaux permet de préserver les capacités productives et de rassurer les marchés financiers.

Garantir les revenus et les prêts, c’est soutenir le système bancaire. Beaucoup d’entreprises ont vu leurs débouchés et leur chiffre d’affaires se tarir brutalement en raison de la demande contrainte et se retrouvent en danger, alors qu’elles sont saines, rentables et viables.

Et certaines sont stratégiques. Elles ne doivent en aucun cas disparaître.

Autre mission de l’État : maintenir dans le positif les anticipations des agents économiques, notamment en préservant le pouvoir d’achat. Même si, dans un premier temps, la hausse de l’épargne forcée et de précaution révèle une réelle inquiétude quant à l’avenir, ce coup de pouce peut assurer une reprise plus forte de la consommation et de l’investissement quand la confiance reviendra.

Que faire des zombies ?

Pour les libéraux, la gestion conjoncturelle de la crise ne doit pas empêcher de juger objectivement la capacité réelle de nombreuses entreprises à s’adapter aux évolutions structurelles et technologiques.

La crise est utile comme révélateur des faiblesses. À leurs yeux, Il est normal que les marchés pratiquent les ajustements nécessaires pour assainir les structures productives. En clair, certaines entreprises ne survivront pas.

Aider des entreprises qui sont depuis trop longtemps endettées, non rentables – on les surnomme "entreprises zombies" –, qui survivent grâce à la faiblesse des taux d’intérêt et au soutien des banques trop engagées pour les lâcher, est une erreur et un gaspillage.

Ces entreprises vivotent sans pouvoir embaucher ni investir, elles mobilisent des ressources économiques, humaines et financières qui sont donc indisponibles pour d’autres activités plus performantes et plus productives.

Leur impact est néfaste pour la productivité globale de l’économie ce qui bride la croissance potentielle du pays.

Dans la vision libérale, la crise doit être autorisée à opérer une sélection darwinienne, forçant les entreprises qui le peuvent encore à s’adapter pour ne pas disparaître. Les activités obsolètes et infructueuses sont alors balayées par la crise.

Le coût économique et humain est très lourd, mais relativement bref. Les ressources productives rendues exploitables par l’assainissement sont le moteur de la relance.

Formation, reconversion

C’est le principe de la "destruction créatrice" de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter.

À lire : Qui est Joseph Schumpeter ?

Beaucoup d’entreprises vont se restructurer, revoir leurs chaînes d’approvisionnement, leur mode d’organisation et de management, développer le numérique, le télétravail, innover dans des activités technologiques porteuses et créatrices de richesses importantes dans le futur – Intelligence artificielle, biotechnologies, etc.

La crise accélère les mutations des modes de vie et de production, elle génère des aubaines à ne pas manquer.

L’État doit accompagner cet ajustement structurel avec des programmes de formation et de reconversion, de financements de R & D, il crée un environnement propice aux innovations et aux investissements productifs, essentiels pour l’avenir.

Naturellement, ses marges de manœuvre dépendent de sa situation financière antérieure à la crise. En effet, les dépenses publiques et l’endettement nécessaires pour gérer la crise risquent, par effet d’éviction, de pénaliser l’investissement privé et la consommation futurs et de peser lourdement sur les prochaines générations.

Ne prétendons pas que les choses vont changer si nous continuons à faire la même chose… La créativité naît de l’angoisse comme le jour vient de la nuit noire. C’est dans la crise que l’invention est née, avec les découvertes et les grandes stratégies.

Albert Einstein,

Physicien, Comment je vois le monde, 1949

Chocs sanitaires

Une crise dévoile les fragilités d’une organisation. Elle est l’occasion de reconsidérer son mode de régulation, les façons de consommer et les systèmes de production devenus fragmentés et mondialement interdépendants.

L’économiste français Jean Tirole (prix Nobel 2014) considère qu’il faut en tirer les leçons, faire évoluer les comportements et les politiques économiques pour le "monde d’après". Dès lors, il faut reconstruire autour de la résilience de l’économie, des entreprises et de la société face aux chocs économiques, technologiques ou sanitaires.

L’État aussi doit refonder ses missions devant les effets ambigus de la mondialisation et les nouvelles fractures sociales. Est-ce l’amorce d’une nouvelle forme de capitalisme2 ?

Albert Einstein3 écrivait dans Comment je vois le monde : « Ne prétendons pas que les choses vont changer si nous continuons à faire la même chose… La créativité naît de l’angoisse comme le jour vient de la nuit noire. C’est dans la crise que l’invention est née, avec les découvertes et les grandes stratégies."

Sources

1. "Le dévissage de l’économie réelle", étude Xerfi, mars 2020

2. Flash Économie 381, Natixis, mars 2020

3. Flammarion, 1999