La prestigieuse revue Science a démontré que la désinformation circule en moyenne six fois plus vite qu’une information exigeante. 

La situation préoccupe jusqu’à l’ONU1 : la société mondiale subit un déluge de fausses informations qui dopent les idées populistes ou provoquent la méfiance envers les vaccins2.

Parfois, ces fausses informations sont diffusées délibérément, pour tromper. Dans d’autres cas, elles sont promues par des individus sincères, persuadés d’aider leurs concitoyens.

Nous affrontons là une énigme sociologique saisissante. Comment certaines théories du complot ou l’idée que la Terre est plate parviennent-elles encore à convaincre certains d’entre nous ?

De nombreuses explications ont été avancées pour expliquer ce phénomène complexe mais une chose est sûre: l’apparition d’internet et les perturbations qu’elle a occasionnées sur le marché de l’information constituent un pan important de la réponse.

La dérégulation du marché de l’information par internet est un fait majeur. À côté de vertus indéniables, elle présente des aspects très inquiétants.

Au début des années 2000, on voyait la disponibilité massive de l’information comme un progrès qui allait permettre d’entrer dans l’ère de la société du savoir3.

Aujourd’hui, on voit bien qu’elle installe une démocratie des crédules4. Cette désillusion trouve sa source dans la confusion entre disponibilité et visibilité de l’information.

Internet rend certes disponibles les expertises sérieuses de la science mais il ne garantit nullement que, sur ce marché devenu très concurrentiel, ces expertises seront les plus visibles.

L’activisme des croyants

C’est ainsi. La vie sociale place parfois une majorité d’individus sous la tutelle de minorités actives et plusieurs études5 montrent que ce phénomène est amplifié sur internet: un nombre faible de personnes motivées est capable d’influencer l’opinion sur les réseaux sociaux beaucoup plus que dans la vie sociale pré-internet.

Ce dernier a démocratisé le marché de l’information mais dans cette drôle de démocratie, certains, es motivés, les «croyants», votent mille fois et d’autres jamais.

Ces minorités croyantes, notamment dans le domaine de la santé, sèment une confusion permanente entre la visibilité de l’information sur un marché cognitif dérégulé, et sa représentativité. L’asymétrie de motivation est déterminante pour comprendre la progression de la crédulité6.

Nombre de nos concitoyens, qui sont indécis sur des questions techniques, par exemple sur les adjuvants pour vaccins, se laisseront impressionner par la saillance de certaines propositions intellectuelles qui – sauf à leur opposer des argumentaires robustes– se diffuseront facilement, faisant émerger dans l’espace public des idées qui étaient confinées auparavant dans des marges de la radicalité. 

Vrai contre vraisemblable

Deuxième source de la crédulité: la démagogie cognitive. Sur le marché de l’information, certaines idées fausses peuvent rencontrer plus de succès que des idées raisonnables, en capitalisant sur des processus intellectuellement douteux mais séduisants pour l'esprit.

N’oublions pas que nous sommes sur un marché dérégulé: l’offre d’information a tendance à se conformer à la demande supposée. C’est ça, la démagogie cognitive. La prestigieuse revue Science a démontré que la désinformation circule en moyenne six fois plus vite qu’une information plus exigeante7.

La «viralité du faux» flatte certaines pentes intuitives mais pas toujours honorables de notre esprit. Notre cerveau a une appétence pour le risque zéro. Il prend plus facilement en compte les conséquences de l’action que celles de l’inaction…

Tous ces aspects ordinaires de notre vie psychique ont été testés expérimentalement et répliqués souvent8. Ils permettent de comprendre pourquoi certaines affirmations démagogiques gagnent la bataille de l’attention sur internet.

Qu’elles soient intuitives, outrancières ou carrément scandaleuses, elles retiendront notre attention. À ce moment, le mal est fait car qu’on les trouve convaincantes ou qu’on les moque, on contribue à leur diffusion. Une machine sociale infernale. 

Fini les « gardiens » ?

Pendant longtemps, le marché de l’information publique a été régi par des intermédiaires que la théorie de la communication appelle les «gatekeepers» (gardiens), un terme inventé en 1947 par le psychologue Kurt Lewin.

Ce sont des individus qui jouent le rôle de filtres, qui autorisent ou non une information à devenir publique. Les journalistes sont une figure typique du «gatekeeper».

Quand le marché est régulé, organisé en règles, certaines informations comme les rumeurs ou les légendes urbaines ont du mal à accéder au public. Internet représente une dérégulation du marché.

Chaque individu peut diffuser des informations sur les réseaux sociaux ou des blogs. Le pouvoir de régulation des «gatekeepers» est affaibli.

Pour aller plus loin 

1. Le rapporteur spécial des Nations unies, David Kaye a fait en 2017 une déclaration pour alerter sur ce danger.

2. Une vaste enquête comparative portant sur 67 pays a montré combien l’agitation anti-vaccins par exemple s’est répandue.

3. J. Bindé (2005), «Vers les sociétés du savoir», rapport mondial de l’Unesco, éditions Unesco.

4. G. Bronner (2013), «La Démocratie des crédules», Paris, Puf.

5. D. J. Watts et S. Strogatz (1998), «Collective Dynamics of “Small-World” Networks», Nature, vol. 393, 6684, pp.440-442.

6. C. Shirky (2008), «Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations», New York, Penguin Press.

7. S. Vosoughi, D. Roy, S. Aral, (2018), «The Spread of True and False News Online », Science, vol. 359, Issue 6380, pp. 1146-1151.

8. D. Kahneman, (2012), «Système 1, Système 2, Les deux vitesses de la pensée», Paris, Flammarion.