Le monde d'après sera-t-il plus respectueux de l'environnement ? 27 % des émissions nationales des gaz à effet de serre sont aujourd'hui attribuées à l'agriculture intensive. L'agroécologie, en proposant des alternatives techniques, sociales et politiques respectueuses de l'environnement, sera-t-elle la solution ?

Même l’Organisation des nations Unies (ONU) est tentée par l’agroécologie ! L’institution veut promouvoir ce mode de production agricole respectueux du vivant, après avoir poussé pendant un demi-siècle le modèle l’agriculture intensive pour lutter contre la faim dans le monde. “Nous avons besoin de promouvoir des systèmes alimentaires durables (...) et de préserver l'environnement : l'agroécologie peut aider à y parvenir", déclarait en avril 2018, José Graziano da Silva, le directeur général de l'Agence des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO). Cette organisation a lancé en 2015 le “Programme 2030” de développement durable à l’échelle mondiale, dont l’objectif principal consiste à réduire la pauvreté et de lutter contre la mal-nutrition.

Initiée dans les années 1920 aux Etats-Unis, l’agroécologie a essaimé en Amérique du Sud sous forme de revendication sociale. Portée en France depuis les années 70 par des agriculteurs précurseurs comme Pierre Rabhi et institutionnalisée en 2012 par l’ancien ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, l’agroécologie serait-elle le remède à nos maux ? Tour d’horizon des bienfaits attendus et des limites après des décennies de “révolution verte”. 

C’est quoi l’agroécologie ? 

Nul besoin aujourd’hui de présenter l’agriculture biologique. En revanche, son versant théorique, l’agroécologie, est plus méconnu. Jean-Marc Meynard la définit comme “à la fois une science interdisciplinaire, des pratiques agricoles et un mouvement social”. Le directeur de recherche à l’lnstitut national de la recherche agronomique (INRA) situe l’agroécologie au carrefour des sciences de l’environnement (l’écologie) et de l’agriculture (l’agronomie), avec, en plus, une dimension sociale et politique. 

Son but est de transformer le modèle de production agricole actuel afin de le rendre plus durable. L’agroécologie s’appuie pour cela sur les fonctions naturelles des écosystèmes et la diversité des cultures, vise une réduction des pressions sur l’environnement et préserve les ressources. Elle s’oppose à l’agriculture intensive et monoculturel, développée après la Seconde Guerre mondiale, basée sur la mécanisation, la fertilisation et produits chimiques (pesticide, etc.). L’agroécologie interroge également les circuits alimentaires, de la production à la consommation en passant par la distribution. “C’est un profond changement de raisonnement”, appuie Jean-Marc Meynard. 

Concrètement, quels modes de production ?

L’agroécologie se concrétise dans de nombreuses techniques et approches. La plus célèbre d’entre elles est l’agriculture biologique. Formalisée dans un cahier des charges aujourd’hui institutionnalisé, elle exclut l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l’emploi d’intrants. Citons également la permaculture, qui s'appuie sur l'utilisation de plantes qui interagissent et se complètent. Ou encore l’agroforesterie, un mode d'exploitation des terres agricoles associant des arbres et des cultures ou élevage.

Quels sont les grands principes techniques de l’agroécologie ?

L’agroécologie promeut des techniques naturelles ancestrales laissées de côté lors de la “révolution industrielle verte”. Elle se base sur cinq grands piliers : 

  • le renouvellement de la biomasse et l’entretien de la fertilité des sols ; 
  • la minimisation des pertes des ressources naturelles (soleil, vent, eau) ; 
  • la diversification des cultures dans le temps et l’espace ; 
  • la valorisation des interactions biologiques ; 
  • le bio-contrôle, c’est-à-dire la lutte contre les ennemis des cultures (maladies, ravageurs et adventices) par des éléments naturels (oiseaux, haies d’arbre, etc.)
En Chiffres

27 %

des émissions nationales de gaz à effet de serre attribuées à l'agriculture intensive.

    Des pratiques vertueuses pour l’environnement

    Les conséquences environnementales de l’agriculture intensive sont indéniables. Selon Eurostat, elle est la deuxième cause de la chute de la biodiversité mondiale et concentre 27 % des émissions nationales des gaz à effet de serre. L’agroécologie actionne au contraire trois leviers : 

    • la conservation des ressources (notamment en utilisant moins d’eau) ; 
    • la baisse de l’utilisation des énergies fossiles comme le pétrole grâce à une moindre mécanisation des exploitations ;
    • la baisse d’intrants chimiques, des produits issus de la pétrochimie. 

    La non-utilisation de ces produits chimiques a d’autres effets bénéfiques. Elle conserve les sols, protège les nappes phréatiques et les humains de cette pollution. “La baisse des nitrates et intrants dans le sol permet de capter davantage de gaz.”

    L’agroécologie, indépendance économique et création d’emplois

    “L’agroécologie est une voie pour assurer la durabilité d’exploitations ayant peu de ressource financière”, explique Jean-Marc Meynard. Elle chamboule, il est vrai, les schémas économiques classique de l’agriculture intensive. La logique agroécologique “montre une augmentation significative de la marge nette des exploitations, et donc, du revenu disponible pour les agriculteurs”, souligne une étude du cabinet Deloitte. Comment ? La moindre utilisation de produits chimiques ou d'intrants évacue une source importante de dépenses pour les exploitants. Fertilisants, pesticides, antibiotiques et aliments représentent une dépense de 50 à 60 % du chiffre d’affaires en moyenne, pour un agriculteur. Celui-ci est aussi moins exposé aux fluctuations du prix de ces consommables, souvent très volatiles. 

    Ce mode d’agriculture peut être pourvoyeur d’emplois car la baisse de l’industrialisation impose le retour de la diversification des cultures et donc à davantage de savoir-faire et de main d’oeuvre.

    Cécile Claveirole

    pilote du Réseau Agriculture de France Nature Environnement.

    Pour Cécile Claveirole, pilote du Réseau Agriculture de France Nature Environnement, “ce mode d’agriculture peut être pourvoyeur d’emplois car la baisse de l’industrialisation impose le retour de la diversification des cultures et donc à davantage de savoir-faire et de main d’oeuvre”. Le chercheur Marc Dufumier, dans une étude de 2010, va encore plus loin et estime que la logique agro-écologique permet “une meilleure régulation de l’exode rural”.

    Redonner du sens à l’agriculteur

    “Le retour à des systèmes productifs complexes impose à l’homme de réapprendre avec humilité la réalité de la nature”, estime Aurélie Javelle, anthropologue de l'environnement. L’agriculture intensive tentait de contrôler chaque espèce présente dans le champ, notamment avec la monoculture, et avait ainsi éradiqué la biodiversité. “L’agroécologie constitue un changement radical dans la perception du métier de l’agriculteur et dans son bien-être”, continue l’ethnologue et ingénieure de recherche à Montpellier SupAgro. 

    L’agriculture productiviste avait entraîné une verticalisation des savoirs. “Les agriculteurs recevaient des indications par SMS et mails de la part d’organisme dominante comme l'INRA. L’agriculteur avait été dépossédé du savoir, et était devenu, dans une certaine mesure, un simple exécutant”, poursuit-elle. Avec l’agro-écologie, ils reprennent les rennes de sa production et retrouvent du sens à sa fonction.

    Les limites de l’agroécologie 

    Cinquante ans ont passé depuis les premières prises de parole publiques d’agriculteurs sur l’agroécologie. Les mentalités ont mis du temps à évoluer et les institution, à s’emparer de ce mode de production. Passer d’un système intensif à des systèmes complexes, qui s’adaptent à différentes situations, n’est cependant pas aisé. La mutation demande un temps d’adaptation et des investissements en infrastructure et en personnel. Un agriculteur pouvait se charger seul de plusieurs parcelles avec l’usage d’intrants et de la mécanisation mais doit recourir à plus de main d’oeuvre, entraînant des coûts parfois difficiles à couvrir. 

    La logique agroécologique suppose également d’éviter les exportations. De nouveaux débouchés doivent être trouvés (marchés, circuits courts, retrait à la ferme…). 

    L’autre défi, c’est de pouvoir nourrir la planète avec une agriculture respectueuse de l’environnement. 9,7 milliards de bouches attendront leurs repas journaliers en 2050. Aujourd'hui, encore 820 millions de personnes connaissaient la faim. 

    La FAO mise alors sur la fin du gaspillage alimentaire, plutôt que sur un quelconque mode de production. D’après elle, la cause de la faim dans le monde réside plutôt dans les inégalités d’accès à la nourriture que dans les capacités à produire (mais précise qu’il faudrait augmenter les capacités de production de l’agriculture intensive de 40% pour nourrir la planète en 2050). Les approches agroécologiques dépassent les questions de productivité et intègrent justement le combat contre les inégalités sociales en redonnant à chacun la capacité de produire.

    Continuer à manger comme nous le faisons aujourd’hui, est-ce soutenable ?