Le temps, un aiguilleur qui façonne la vie sociale

En théorie

Le temps, un aiguilleur qui façonne la vie sociale

Chacun choisit les combinaisons de travail, temps libre, travail domestique et consommation compte tenu de la satisfaction qu’ils lui procurent, de ses ressources… et du temps dont il dispose. Ce sont ces choix qui donnent son rythme à la société.

Une crise est souvent l’occasion de révéler des signes, jusque-là subtils, qui indiquent qu’une société évolue et qu’un ordre ancien se délite. Le confinement subi pendant deux mois a provoqué une distorsion temporelle. À peine savions-nous quel jour nous étions…

Cette perte de repères temporels nous a plongés dans un flou qui a distendu le temps. Pour certains, cela a été synonyme de réflexion intérieure et de temps pour soi (enfin !), pour d’autres, de stress et de désorganisation en raison des habitudes perdues.

Le monde d’après-Covid interpelle notre rapport au passé et au futur, mais questionne aussi nos différents temps sociaux et leur hiérarchisation.

Que doit être notre manière de vivre ? Comment devons-nous dépenser notre temps ?

Chacun son système temporel

Le temps est le moyen d’organiser la vie sociale autour de différents moments plus ou moins contraints par les activités humaines, des "temps" à la fois quantitatifs et qualitatifs.

Marcel Mauss1, considéré comme le père de l’anthropologie française, explique que dans les sociétés traditionnelles, les temps sociaux étaient indifférenciés, empreints de mythes et de rites sacrés qui en constituaient les temps forts, alors que les activités économiques et sociales, profanes, s’inséraient dans les intervalles de temps restants.

Aujourd’hui, les priorités ont changé : à côté du temps productif, dominant car source des revenus et de progression du niveau de vie, se développent un temps de consommation qui constitue son nécessaire pendant et un temps libre, comme compensation.

Tempsdetravaildansunevie.jpg

La façon dont la société organise son temps pour réaliser diverses actions, indispensables ou centrales, donne donc au temps son caractère socioculturel et constitue sa grille de lecture.

Chaque société produit un système temporel caractéristique, en articulant et en synchronisant des activités économiques et sociales hétérogènes, mais qui connaît néanmoins des évolutions.

Ne pas confondre

Temps libre et temps libéré

Le temps libre résulte de la diminution du temps contraint pour des nécessités de travail de production, de transport ou de communication grâce aux différents progrès. Mais le temps n’est pas pour autant libéré, car le nombre d’activités que nous souhaitons réaliser ne reste pas le même, bien au contraire il augmente.

Plusieurs vies en une

Jusqu’à ce jour, les sociétés industrielles et développées sont organisées autour du travail, fondamental, et la temporalité se décompose alors en temps de travail et en temps de non-travail.

C’est grâce aux lois sociales, mais surtout à l’organisation rationnelle des activités économiques et aux progrès techniques, sources de productivité du travail, qu’il a été possible de produire plus en moins de temps.

Le temps constitue alors une donnée essentiellement quantitative, qu’il convient de gagner ou de ne pas perdre, afin que le temps de non-travail (congés, réduction de la durée du travail, retraite etc.) se développe dans discontinuer. Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus qu’environ 10 % du temps de la vie d’un français, fait remarquer le sociologue Jean Viard2.

Un individu vit plusieurs "vies" – économique, familiale, sociale, etc. – bien remplies, par conséquent accélérées, puisque le temps libre n’est pas synonyme de temps libéré.

DansvotremEtier.jpg

Dès lors, le temps devient une ressource essentielle, rare, non extensible pour y mener de si multiples activités. La part accordée à chacune ne relève pas uniquement de considérations économiques ou techniques, mais aussi sociologiques et humanistes.

"Le temps est comme une réalité tangible. On le dit gagné, gaspillé, perdu, inventé, long, ou encore on le tue, ou il passe" dit l’anthropologue américain Edward Hall3.

Il n’est pas certain que la récente prise de conscience de la précarité de l’être, de l’importance désormais accordée à l’espèce humaine, ne modifie pas profondément les préférences collectives et individuelles de la population en matière de gestion du temps.

"À long terme, nous sommes tous morts"

John Maynard Keynes

Le prix du temps

Le temps n’a pas la même valeur pour tous, ni à toutes les époques, ni à tous les âges. "À long terme, nous sommes tous morts", aimait dire l’économiste britannique John Maynard Keynes, dont l’analyse économique privilégiait le court terme face à l’incertitude du futur.

Les temps de l’économie sont reliés aux agents économiques eux-mêmes qui en sont les figures, tels l’avenir instable de l’entrepreneur ou de l’investisseur, ou encore le risque de la durée pour le prêteur et l’emprunteur de capitaux.

Les temps économiques, industriels, financiers et sociaux peuvent être très éloignés les uns des autres et la perception du temps résultant d’une construction individuelle et collective reste de ce fait, relative.

En effet, consommer, épargner, prêter, investir, se former, travailler davantage ou au contraire ne rien faire, tout cela constitue un faisceau de comportements qui montrent l’importance accordée au temps dans les choix individuels, quant à sa valeur et à son prix.

Dans les années 1960, l’économiste américain Gary Becker4 a expliqué que la valeur du temps, le prix qu’un individu accorde à son temps, dépend essentiellement de son salaire, étant donné qu’il arbitre en permanence entre différents choix possibles d’emplois de son temps.

Ainsi son temps libre, qu’il peut utiliser pour cuisiner, faire du sport, voir des amis, apprendre, rêver ou se divertir, nécessite un certain nombre d’heures qui ne sont ni travaillées ni rémunérées. Ces activités ont donc un coût dit d’opportunité, qui représente ce qu’il aurait gagné si ce temps avait été travaillé.

Dans la mesure où chaque heure de travail permet de se procurer davantage de biens et de services, mais dans un temps qui ne peut pas être allongé, le prix du temps ne peut qu’augmenter par rapport à tout le reste.

Jusqu’ici, les individus ont choisi le plus souvent des biens qui font "gagner" ce temps précieux, coûteux et qui doit être rentabilisé : c’est stratégique pour l’entreprise sous contrainte de compétitivité, mais aussi pour le consommateur qui désire profiter de plus de temps et opte pour l’électroménager qui allège les tâches ménagères, les plats préparés qui réduisent le temps de préparation, le restaurant afin de ne pas cuisiner, l’avion qui réduit les distances, etc.

Ne pas confondre

Productivité du travail et productivité multifactorielle

La productivité du travail correspond au PIB par heure travaillée (quantité de travail mobilisée), alors que la productivité multifactorielle (Productivité globale des facteurs, PGF) mesure l’efficacité de la combinaison productive du travail et du capital et permet de rendre compte de l’influence du progrès technique, de l’organisation du travail, des compétences…

Le marché du temps

Chacun choisit librement les combinaisons de travail, de temps libre, de travail domestique et de consommation qui lui apportent le maximum de satisfaction compte tenu de ses ressources en termes de revenus, compétences, éducation, milieu social, aspirations et… temps.

Tempsparental.jpg

Désormais les nouvelles générations considèrent que le travail, bien que toujours essentiel, ne constitue pas la source principale de leur épanouissement personnel. Toutefois, plus on est occupé et fortement rémunéré, plus le temps prend de la valeur, il est même devenu un marché.

C’est par exemple celui des mères de famille qui organisent des échanges de temps de conduite à l’école de leurs enfants et de leurs petits camarades, ou encore celui des services à la personne ou des travaux d’artisans que l’on peut "s’acheter" et qui relèvent de la valeur et de la productivité que l’on accorde à son temps.

Des contradictions peuvent apparaître entre les différents rythmes, sociaux, économiques, financiers, qui ne s’articulent plus, de même que différents temps se retrouvent désynchronisés : le temps de l’individu mesuré par son espérance de vie, le temps des entreprises, plus ou moins long car rythmé par des investissements aléatoires et irréversibles (or nul ne connaît l’avenir), le temps des marchés de capitaux, court et soumis à la rentabilité financière du profit immédiat, mais incertain, ou encore le temps relativement court des démocraties puisque cadencé par les élections.

La dimension qualitative

Le temps ne produit rien par lui-même, mais il mesure et rythme des moments révélateurs d’une société. Plus nous gagnons du temps et moins nous en avons. C’est alors que l’on voit que les temps changent !

Pour autant, le temps acquiert une dimension qualitative plus significative avec l’émergence de nouvelles valeurs centrées sur le bien-être du temps présent, l’estime de soi et une forme d’hédonisme qui préconisent un nouvel usage du temps.

Et même si le futur ne semble plus être synonyme de progrès inépuisables, les technologies de l’information et du numérique font évoluer toutes les activités, dans le temps comme dans l’espace. C’est bien ce qu’a montré le télétravail ou encore les apéros vidéo familiaux et amicaux pendant le confinement.

Le temps restera une ressource stratégique pour l’organisation et la hiérarchisation des temps sociaux du monde "nouveau", mais celui-ci sera-t-il vraiment nouveau ? Le temps libre ne constitue en effet pas encore un modèle social structurant comme l’est le temps de l’activité économique.

Pour aller plus loin

Mélanges d’histoire des religions, H. Hubert et M. Mauss, Librairie Alcan, 1929

Revue Reflets, juillet 2017

La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu, Edward T. Hall, Points Seuil, 1984

“A Theory of the Allocation of Time”, Economic Journal, 1965