L’économie souterraine, moteur auxiliaire de la croissance

En théorie

L’économie souterraine, moteur auxiliaire de la croissance

On la qualifie de souterraine, informelle, cachée. La partie de l’activité économique qui échappe à la surveillance de l’administration, des impôts et des réglementations, décroît au fur et à mesure que le pays se développe et se modernise. On peut y voir une économie « naturelle », mais elle alimente parfois une activité criminelle.

En 2018, l'Insee estimait le poids de l'économie souterraine à 12,3% du PIB français. Mafias, trafics d’armes ou de stupéfiants, blanchiment d’argent, évasion fiscale, escroqueries… Les affaires et le commerce ne font pas toujours bon ménage avec la vertu. Mais l’économie dite « souterraine » englobe bien plus que la criminalité ou la délinquance en col blanc.

La femme de ménage non déclarée, l’importateur qui oublie de déclarer une part des marchandises, l’individu qui "deale" en bas de son immeuble, le clandestin qui fait la plonge dans l’arrière-cuisine d’un restaurant, le serveur de café oubliant de mentionner ses pourboires, l’agriculteur qui fait venir cousins et arrière-cousins pour l’aider à la récolte… L’économie souterraine est partout. Chacun d’entre nous peut être l’un de ses acteurs, plus ou moins consciemment.

Le "black", créateur de richesse

Les économistes désignent comme "souterraines" les activités économiques illégales, mais aussi l’ensemble des revenus non déclarés. Qui peuvent être issus d’activités parfaitement légales ayant pignon sur rue, qu’il s’agisse du bâtiment, du commerce, de l’agriculture… Ce vaste éventail représente pas moins de 2,5 millions de personnes qui percevraient des revenus non déclarés, selon un rapport du Conseil d’orientation pour l’emploi (COE), paru en février 2019.

Quantifier l’invisible : la prise de tête

MESURER L'ÉCONOMIE SOUTERRAINE DIRECTEMENT

  • Ajustement des statistiques nationales : chaque pays attribue une valeur à l’activité sous-évaluée, l’activité non déclarée et l’activité illégale sur son territoire. La limite : de grosses disparités entre États.

    Enquêtes ciblées sur des marchés souterrains précis (ex. : la consommation de drogues).

    Enquêtes auprès de chefs d’entreprise pour évaluer le poids des activités, de l’emploi et des éléments de salaires qui ne sont pas déclarés.

UTILISER D’AUTRES MESURES COMME INDICATEURS POTENTIELS

  • La différence entre les dépenses et les revenus officiels.

    Les variations du taux d’activité des personnes en âge de travailler, à la baisse notamment, peuvent indiquer un déversement dans l’emploi informel.

    Une augmentation de la consommation d’électricité plus rapide que celle du PIB peut indiquer des activités non déclarées.

    Une demande de cash qui varie plus rapidement que les facteurs qui y sont traditionnellement associés (revenus, évolution des méthodes de paiement) peut indiquer l’essor de l’activité souterraine.

    La méthode Mimic (Indicateurs multiples, causes multiples) fabrique une équation qui rassemble les facteurs considérés comme impactant le secteur souterrain, soit à la hausse (pression fiscale, réglementations, taux de chômage, taux de change de la monnaie locale) soit à la baisse (facilité de faire des affaires, PIB/habitant, vélocité de la croissance). C’est la méthode considérée la plus aboutie par le FMI.

Ce chiffre plus que significatif ne fait pourtant pas de l’Hexagone le paradis de la fraude et du « black ». Selon les chiffres de l’Organisation internationale du Travail (OIT), cités par le COE, en Grèce et en Italie, l’économie souterraine représenterait 20 % du PIB, près de 17 % en Espagne… L’Autriche, les Pays-Bas et le Danemark sont plus vertueux, avec des résultats compris entre 6,7 % et 9,3 %. En moyenne en Europe, le taux de richesse souterraine est de 17,9 %, contre 5 % seulement aux États-Unis – des chiffres qui sont à prendre avec des précautions particulières tant les résultats varient (jusqu’à 15 points de PIB pour un même pays !) selon la méthode utilisée.

Une étape du développement économique

Qu’on l’appelle souterraine, informelle, cachée, la part de l’activité économique qui échappe aux radars de l’administration, des impôts et des réglementations, en bonne logique, décroît au fur et à mesure que le pays se développe et se modernise. On pourrait presque parler d’une économie « naturelle », non encore domestiquée par les cadres officiels. Dans les pays en développement qui ne disposent pas d’une administration fiscale ou du travail très efficiente, l’économie souterraine est largement prédominante.

En Chiffres

31,9 %

Part du PIB correspondant à la « taille » moyenne de l’économie souterraine dans 158 pays, selon un rapport du FMI.

Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) portant sur 158 pays, la « taille » moyenne de l’économie souterraine s’établit à 31,9 % du PIB, avec de fortes variations. La Bolivie et la Géorgie tiennent le haut du podium, avec respectivement 62,3 % et 64,9 % de leur PIB issu de l’informel ; tandis que la vertueuse Suisse (7,2 %) et l’Autriche (8,9 %) ferment la marche. L’emploi « informel » – c’est-à-dire l’emploi non encadré par la réglementation et non déclaré — est également un bon indicateur. Selon l’OIT, en 2016, « deux milliards d’individus, âgés de 15 ans et plus, travaillent de manière informelle, ce qui représente en moyenne 61,2 % de l’emploi global » dans les pays appartenant à l’organisation. Là encore les écarts sont gigantesques : en Inde, presque neuf emplois sur 10 sont informels, contre un sur 10 en Allemagne.

Quand la loi favorise la clandestinité

L’économie souterraine est d’autant plus difficile à cerner que ses frontières sont mouvantes. La Prohibition en est l’exemple le plus connu. Du jour au lendemain, dans un pays – les États-Unis – où bière, gin et bourbon coulaient à flots, une loi, le Volstead Act, voté en 1919, a interdit la fabrication, le transport et la commercialisation de toute boisson alcoolisée. Qu’ont fait les agents économiques, tout au long de la chaîne ? Plutôt que de changer de métier ou de prendre le risque de la faillite, ils ont tout simplement continué leurs activités de manière clandestine. Donnant naissance à un chapitre particulièrement animé et rocambolesque de l’histoire du pays de l’Oncle Sam. Jusqu’à l’abolition de la Prohibition, en 1933, qui a miraculeusement ramené tout le monde dans le droit chemin.

On le voit bien, changer la loi suffit pour faire « basculer » une activité souterraine vers la légalité – ou le contraire. Si la France n’a jamais été tentée d’interdire les boissons alcoolisées, le débat autour de la légalisation du cannabis ou de la prostitution revient régulièrement sur le devant de la scène. Remettre l’économie souterraine dans la légalité présente en effet de nombreux avantages.

De la menace pour le marché unique…

Dans un rapport datant de 2012 sur l’économie informelle, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avance des arguments qui restent d’actualité : « Une forte réduction de l’ampleur de l’économie souterraine garantirait une meilleure protection des consommateurs, des entreprises de l’économie officielle et des employés, contribuerait à une plus grande uniformité des règles du jeu dans le marché unique et permettrait d’accroître les recettes annuelles à hauteur de 285 milliards d’euros », écrit l’organisation.
En effet, poursuit l’OCDE, l’économie informelle « constitue une menace pour le marché unique, crée des difficultés budgétaires non négligeables, exerce une pression importante sur les entreprises légitimes et, à long terme, limite le potentiel de croissance de l’économie officielle ».

… au cercle vertueux

Voilà pour les arguments en faveur de la lutte contre le phénomène. Cependant, il serait illusoire, voire contre-productif, de vouloir éradiquer l’économie souterraine. Ultra-flexible par définition, souple, peu coûteuse, l’activité marchande non déclarée présente des vertus reconnues par les économistes et les sociologues. Elle constitue un levier de développement dans les pays les moins avancés. Grâce à l’absence de cadre réglementaire ou financier, elle permet aux plus pauvres et aux moins éduqués d’obtenir un revenu, soit comme main-d’œuvre pour autrui, soit en créant leur propre petit business, et d’accéder à une forme d’autonomie économique. L’économie informelle permet d’accéder au marché du travail même sans formation ni qualification.

Amortisseur des crises

Dans les économies plus développées, toujours grâce à sa souplesse d’accès, à l’absence de toute contrainte, l’économie informelle joue le rôle d’amortisseur en cas de crise. « Avec la détérioration de la situation socio-économique, nombreux sont ceux qui trouvent des solutions alternatives pour maintenir leur niveau de vie au-delà de l’économie formelle », estiment ainsi Sylvain Bureau et Jacqueline Fendt, professeurs à l’ESCP Europe. De leur point de vue, elle favorise du même coup l’entrepreneuriat et l’innovation. Lors de la crise financière de 2008, l’économie souterraine a ainsi connu un regain de vigueur dans le monde entier.

Quand le crime organisé comble le vide des institutions

Le crime organisé est-il un acteur économique « presque » comme un autre ? Une thèse décapante étudiée par Elisa Operti, professeure de management, stratégie et analyse des réseaux sociaux à l’Essec Business School. Les groupes de crime organisé gèrent des industries illicites telles que le marché de la drogue, l’extorsion de fonds, le racket, les armes à feu, la contrefaçon, le vol de marchandises, les paris illégaux, le trafic d’humains et l’usure, constate la chercheuse. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, le montant total des marchés illicites s’élève à 2 100 milliards de dollars, soit environ 3,6 % du PIB mondial, avec une marge bénéficiaire de près de 30 %. Certes, « s’il est évidemment indispensable de combattre cette économie illicite », elle joue un rôle non négligeable dans l’économie légale. Les mafias investissent dans des secteurs variés : la construction, la distribution, la banque, l’agriculture, l’alimentaire, l’énergie solaire… La mafia calabraise ‘Ndrangheta s’investit même avec succès dans la vente de tulipes, relève Elisa Operti, « sans que personne ne l’ait jamais remarqué ! » De plus, ajoute la chercheuse, les groupes de crime organisé « n’apportent pas uniquement de l’incertitude et de l’intimidation » sur les marchés. Lorsque les institutions officielles sont faibles ou défaillantes, les mafias peuvent faciliter les échanges économiques et sociaux… Par exemple, lors de la crise de 2008, alors que les entrepreneurs rencontraient de grandes difficultés pour avoir accès au crédit bancaire, les mafias ont alimenté la machine économique en accordant des prêts.

Références pédagogiques :

« Le travail non déclaré », rapport du Conseil d’orientation pour l’emploi, février 2019

« L’entrepreneuriat au sein de l’économie informelle des pays développés : une réalité oubliée ? », de Sylvain Bureau et Jacqueline Fendt

« Shadow Economies Around the World : What Did We Learn Over the Last 20 Years ? », FMI, janvier 2018

« Les moyens consacrés à la lutte contre la délinquance économique et financière », note de la Cour des comptes, décembre 2018

« Globalization and Narcos », Melissa Dell, Finance & Development, FMI, juin 2019