L’entreprise, facilitatrice du marché et « nœud de compétences »

En théorie

L’entreprise, facilitatrice du marché et « nœud de compétences »

Maillon économique majeur, la firme n’a pourtant été théorisée qu’à partir des années 1970. Zoom sur sa raison d’être, ses modes de fonctionnement et les contraintes et conflits que sa gouvernance peut générer.

Les entreprises font parler d’elles ! Certaines se prennent pour des États, d’autres semblent faire la pluie et le beau temps quand elles licencient, se délocalisent ou bien s’implantent et redonnent vie à une région. L’entreprise, vénérée ou détestée, est essentielle à la croissance et à l’emploi, et pourtant elle n’a pas été véritablement étudiée par la théorie économique jusque dans les années 1970. Qu’est-ce qu’une entreprise ? Pourquoi existe-telle ? Comment fonctionne-t-elle ?

Ouvrir la « boîte noire »

La théorie économique étudie les échanges, la coordination des activités par le marché et les mécanismes de prix. Ce qui importe, ce sont d’une part les inputs (capital, travail, matières premières…) nécessaires à la production et combinés de manière efficiente, d’autre part les outputs (la production) qui seront vendus sur un marché exclusif, car seule la demande solvable peut être satisfaite. L’échange, reflet de l’intérêt de chacun exprimé grâce au prix, est librement accepté ou refusé. L’entreprise y est assimilée à un agent individuel, l’entrepreneur ou le producteur, dont les décisions parfaitement rationnelles visent un objectif : le profit.

Mais pendant longtemps, la théorie ne disait rien, ou presque, sur le fonctionnement interne de l’entreprise, sa gouvernance, les comportements et les intérêts des différentes parties prenantes, les contraintes et les conflits existants. Il fallait donc ouvrir la « boîte noire » ! À partir des années 1970, la redécouverte de l’article de l’économiste britannique Ronald Coase (1910-2013, prix Nobel 1991) sur « La nature de la firme » (1937) va susciter une réflexion beaucoup plus complète sur l’entreprise.

En Chiffres

1937

Date de parution de l’article du prix Nobel Ronald Coase qui ouvrira une large réflexion sur l’entreprise.

Pourquoi existe-t-elle ?

Pour Coase, « la firme est un mode de coordination des transactions, alternatif au marché ». Si le marché ne peut, seul, coordonner toutes les activités économiques et si l’entreprise existe, c’est qu’elle réussit à réduire les coûts liés à toute coordination, notamment pour rechercher l’information ou négocier concrètement les contrats. Ces coûts de transaction sont inhérents à toute relation économique contractuelle et dans certains cas, les coûts de coordination et de fonctionnement interne que le dirigeant de l’entreprise engendre pour produire et vendre, pour manager son personnel ou pour gérer ses différentes ressources, sont moindres que ceux de la coordination par le marché. Cette « firme », envisagée comme un « nœud de contrats » entre les différentes parties prenantes, apparaît car le marché est imparfait et parce que tous les agents ne reçoivent pas l’information de façon symétrique. L’entreprise devient alors supérieure au marché, car un contrat lui donne des droits et de l’autorité.

L’efficience avant tout

Mais l’entreprise est aussi un collectif, un « nœud de compétences » impulsé par son entrepreneur comme l’a montré Joseph Schumpeter (1883-1950). Évolutive et innovante, elle peut s’adapter rapidement aux contraintes et aux aléas de son environnement incertain. L’entreprise propose des solutions moins coûteuses que le marché, mais pas toujours !

Dans un monde complexe et concurrentiel, la compétitivité doit primer. Réduire les coûts, identifier les meilleures stratégies et accroître l’efficience économique demandent aussi de gérer les conflits d’intérêts, de réduire les divergences entre les salariés et les employeurs ou entre les actionnaires et les gestionnaires, particulièrement dans les grandes entreprises. La théorie de l’agence de Michael Jensen (1939) et William Meckling (1922-1998) montre la divergence d’intérêts et l’asymétrie d’informations potentielles qui existent entre le « principal » (l’actionnaire-propriétaire) et « l’agent » (le manager-dirigeant) pour expliquer son (dys)fonctionnement. Si la gouvernance des grandes entreprises par les actionnaires se révèle pertinente en termes de profitabilité financière, ce n’est pas toujours le cas en matière de bien-être social et collectif, de gestion des externalités ou des biens communs. In fine, le succès de l’entreprise et la croissance qui en résulte reposent beaucoup sur la qualité des coordinations internes et des règlements mis en place en son sein.

Pour aller plus loin

« Analyse économique de l’entreprise », Anne Châteauneuf-Malclès et Pascal Le Merrer, ENS, 2011