Pour certains biologistes, il existe des cultures animales, en particulier chez certains chimpanzés. Pas sûr, cependant, que les anthropologues soient d’accord avec eux !

Dès le début des années 1950, des biologistes ont commencé à documenter un comportement intéressant chez des chimpanzés sauvages : l’utilisation d’outils pour briser la coque des noix afin de pouvoir en manger le contenu.

Les outils utilisés consistent en deux pierres, l’une sur laquelle l’animal pose la noix (l’enclume), l’autre avec laquelle il la frappe pour la casser (le marteau).

Les biologistes font ensuite une autre découverte surprenante : ce comportement ne se retrouve pas dans toutes les sociétés de chimpanzés étudiées. En effet, si on peut l’observer dans des populations de chimpanzés de l’Ouest africain, on n’en trouve pas trace dans celles qui vivent à l’est du continent1.

Social plus que génétique

Cette utilisation d’outils par les chimpanzés pour briser la coque des noix, les éthologues2 la qualifient de « comportement culturel ». Pour qu’un comportement animal soit considéré comme « culturel », il doit répondre à au moins deux critères.

Tout d’abord, il doit être une pratique commune au sein d’une population donnée, sans que tous les membres du groupe adoptent nécessairement le comportement en question.

Ensuite, un comportement culturel doit être acquis socialement et non pas hérité génétiquement.

En clair, un individu doit apprendre à réaliser ce comportement au contact des autres membres du groupe, notamment par imitation. Les comportements « instinctifs », comme le fait, chez les chimpanzés, de fuir les serpents, ne sont donc pas culturels.

Un moyen permettant de déterminer si un comportement est acquis socialement (culturel) ou s’il est au contraire hérité génétiquement (instinctif) est de le rechercher dans différentes populations d’une même espèce.

Les comportements instinctifs, hérités génétiquement, seront les mêmes dans toutes ces populations, puisque leurs membres appartiennent à la même espèce et qu’ils partagent donc globalement le même patrimoine génétique.

Les comportements culturels, eux, pourront varier d’un groupe à l’autre. En effet, ils ont été « inventés » au sein de certains groupes et s’y sont alors transmis socialement (par imitation, par exemple), ce qui n’a pas été le cas dans d’autres groupes.

Si des comportements culturels répondant à ces critères sont documentés chez plusieurs espèces animales, dont des mammifères marins et des oiseaux, les chimpanzés constituent un cas un peu particulier.

En effet, les éthologues ont découvert, en tout, plus de 30 comportements culturels différents chez cette espèce3. De plus, on retrouve une combinaison unique de ceux-ci dans quasiment chaque population de chimpanzés.

Pour certains éthologues, il n’est dès lors pas illégitime de dire que chacune de ces populations possède sa propre culture.

Les anthropologues font la moue

Avancer que certaines espèces animales développent des cultures peut néanmoins paraître discutable. En effet, en anthropologie, une culture ne se réduit généralement pas aux comportements socialement acquis que l’on retrouve au sein d’un groupe humain et qui le distinguent des autres groupes.

À cela viennent s’ajouter les idées et les croyances qu’entretiennent les individus, ainsi que leur perception du monde. Celles-ci varient évidemment d’une culture à l’autre.

Et si elles peuvent voir le jour et se répandre au sein d’un groupe social, c’est grâce au langage – une propriété dont seuls les êtres humains sont dotés.

Certains anthropologues, comme Clifford Geertz (1926-2006), considèrent même que la culture est tout entière un système de significations.

Ce qui fait une culture, c’est le sens que ses membres confèrent aux objets, aux événements ainsi qu’à leurs actions et à celles des autres.

Comprendre une culture étrangère revient ainsi à l’interpréter pour en restituer le système de significations, comme un critique littéraire interprète un texte4.

Il n’est pas sûr que des animaux non humains donnent un sens à leurs actions. Mais étudier la manière dont des comportements spécifiques apparaissent et se transmettent socialement au sein de groupes d’animaux ne peut qu’enrichir la compréhension que nous avons du fonctionnement de nos propres sociétés l

Bataille autour d’un mot

L’anthropologue Clifford Geertz la définit comme « un modèle de significations incarnées dans des symboles qui sont transmis à travers l’histoire, un système de conceptions héritées qui s’expriment symboliquement, et au moyen desquelles les hommes communiquent, perpétuent et développent leur connaissance de la vie et leurs attitudes devant elle ».

La notion de « symbole », quant à elle, renvoie pour Geertz à « tout objet, acte, propriété ou relation qui sert de véhicule à un concept ».

"La religion comme système culturel", C. Geertz (1972), in R.E. Bradbury et al., Essais d’anthropologie religieuse, Gallimard

Sources :

1. et 3. “Cultures in Chimpanzees”, A. Whiten et al., Nature n°399 (1999)

2. Spécialistes des comportements animaux

4. "La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture", C. Geertz, Enquête (1998)