L’(in)action climatique : voyage au cœur du paradoxe citoyen

En théorie

L’(in)action climatique : voyage au cœur du paradoxe citoyen

Les Français se disent prêts à agir pour le climat. Mais ils ne veulent pas adopter les mesures vraiment efficaces.

Selon un paradoxe bien connu des économistes et des sociologues, les individus ont tendance à ne pas s’engager personnellement dans des actions portant sur un bien commun, quand bien même elles leur bénéficieraient. La protection de l’environnement n’y échappe pas.

Exemple : si l’air que nous respirons est sain, nous en bénéficions tous de manière identique. S’il est pollué, nous en pâtissons tous de la même manière. On pourrait donc s’attendre à ce que chacun fasse des efforts pour limiter la part de pollution atmosphérique dont il est responsable.

Eh bien non ! Voici le ressort du paradoxe : à titre personnel, je jouirai d’une amélioration de la qualité de l’air, que j’y aie ou non contribué. Je n’ai donc pas réellement d’incitation à m’imposer de contraintes afin de polluer moins. Tout le monde se faisant potentiellement la même réflexion, le risque existe que personne ne s’engage dans des actions qui bénéficieraient pourtant à tous.

Oui au changement !

Observe-t-on ce paradoxe dans la pratique de l’engagement citoyen contre le dérèglement climatique ? À première vue, non : les Français déclarent être disposés à s’investir dans un certain nombre d’actions en faveur du climat. Un peu plus de 60 % d’entre eux seraient prêts à privilégier les aliments de saison ou à consommer local, selon un sondage Opinion Way réalisé en 2019 [2]. Plus encore, près d’un quart de la population affirme avoir d’ores et déjà adopté un mode de vie « durable » [3].

Cet engagement affiché des Français en faveur du climat traduit une prise de conscience de la réalité du dérèglement climatique, de son origine humaine, de sa gravité et de l’urgence d’agir.

Plus de 70 % de nos concitoyens disent croire au réchauffement climatique [2] et considèrent qu’il est causé par l’activité humaine [3]. La peur engendrée par l’urgence climatique est un moteur puissant d’engagement en faveur de l’environnement : une très grande majorité de la population se dit inquiète du phénomène [5].

D’ailleurs, six Français sur dix estiment que le gouvernement n’en fait pas assez pour lutter contre le dérèglement climatique [6]. La même proportion pense que seules des contraintes légales permettraient de faire évoluer les comportements dans la bonne direction [2].

Non à l’action ?

C’est là qu’intervient le paradoxe : la majorité attend des mesures légales avant d’adopter des comportements écologiques, mais personne ou presque ne veut des dispositifs efficaces comme la taxe carbone ! L’Ademe a établi que les actions écologiques que prennent les Français, ou qu’ils pourraient facilement prendre, sont aussi les moins efficaces pour lutter contre le réchauffement climatique [4].

Les "gilets jaunes sont parvenus à faire plier le gouvernement sur la taxe carbone. Ils sont soutenus par une large part de la population puisque seuls 10 % des citoyens soutiennent cette taxe, même si elle était intégralement et directement redistribuée à la population [3]. Le Conseil des prélèvements obligatoires recommande l’augmentation de cette taxe. Les personnes qui y sont favorables sont aussi les plus renseignées sur le dérèglement et celles qui s’en inquiètent le plus.

N’étant plus à un paradoxe près, les Français affichent une attitude très radicale sur les mesures à prendre. Plus de la moitié considère que le modèle de la croissance verte ne suffira pas pour faire face au défi climatique, et qu’il faut changer du tout au tout notre mode de vie en réduisant drastiquement notre consommation [7].

Si le modèle de la décroissance semble ainsi séduire la majorité des Français, comment imaginer que l’on puisse un jour l’adopter alors que le simple fait de taxer le carbone rencontre une opposition quasi unanime ?

La peur légitime d’une accélération du dérèglement climatique a eu la vertu de mobiliser les Français. Mais elle s’avère mauvaise conseillère en ce qui concerne les mesures à prendre pour relever ce défi. C’est sans doute à la raison, éclairée par la science, de prendre le relais.

Pour aller plus loin

[1] M. Olson, The Logic of Collective Action. Harvard University Press, 1971

[2] "Les Français sont-ils prêts à changer pour la planète ?",  OpinionWay, 2019

[3] French Attitudes over Climate Change and Climate Policies. T. Douenne et A. Fabre, FAERE Working Paper, 2019.

[4] "Représentations sociales de l’effet de serre", Ademe, 2018

[5] "Les Français et le réchauffement climatique", Ifop, 2018

[6] Réchauffement climatique, Elabe, 2019