Menace, opportunité : Les deux visages du risque

En théorie

Menace, opportunité Les deux visages du risque

Le risque est déterminant dans toute prise de décision par les individus, les entreprises ou les pouvoirs publics. Il faut l’identifier, l’évaluer et l’analyser. Lourde tâche dans un monde complexe, ouvert, interdépendant et soumis à des mutations économiques et sociétales rapides.

Des orages de grêle détruisant des vignes et des vergers ; plus de la moitié des chômeurs non indemnisés ; un risque accru de dépendance dans une société vieillissante… Qu’ils soient naturels, technologiques, économiques, sociaux ou autres, les risques sont inhérents à l’activité humaine. Toutes les sociétés sont concernées par le risque depuis la nuit des temps, car les menaces et les dangers ont toujours existé. Vivre, c’est affronter de multiples risques. Le risque zéro, ce ne serait pas une vie ! Faut-il avoir peur du risque ? Chaque société l’appréhende de manière différente. C’est un « fait culturel » que l’Histoire façonne.

Un sens qui évolue

Avant le Moyen-Âge, le concept de risque n’existe pas, car il est « partout ». Le danger et l’incertitude règnent. Face à l’impuissance et à la peur, le seul recours est de s’en remettre à Dieu. Dès le XIIe siècle, plusieurs notions de risque apparaissent, notamment chez les militaires et les mercenaires. Cependant, le sens premier du mot serait d’origine maritime et méditerranéenne. Le risque est un écueil qui fend la coque d’un navire.

À l’époque, les marchands italiens de Naples, de Venise ou de Gênes, et des marchands arabes, envoyaient leurs bateaux sillonner la Méditerranée où leurs marchandises couraient un énorme risque (resecum -ce qui coupe - en latin, risco ou rischio en italien, rizq en arabe). La mer était un risque, à la fois un péril et une opportunité. Le mot se répand au XVIe siècle avec le développement des activités commerciales et maritimes et l’essor de l’esprit d’entreprise, des tendances qui font du risque un attribut du comportement humain.

La volonté de contrôler la nature et le temps s’accompagnent d’actions pour en retirer des bénéfices et pour en limiter les conséquences négatives. Pour Laurent Magne (1), « le risque est un potentiel, une virtualité, un espoir dont chacun veut sa part, un potentiel lié à notre connaissance de l’avenir ou à son absence ». Philosophiquement, la conscience du risque, négatif ou positif, révèle un certain refus du destin et se manifeste par des actions, des solutions et des moyens pour l’évaluer et le gérer.

Indispensable au progrès ?

Alors, que faire face aux risques ? La première chose est de les identifier. Quand bien même nos sociétés modernes et technologiques permettent de vivre relativement en sécurité, les risques restent bel et bien présents et nombreux. En outre, les citoyens y sont de plus en plus sensibles. Qu’il s’agisse des risques naturels en lien avec le réchauffement climatique et l’appauvrissement de la diversité animale et végétale ou des risques financiers, notamment depuis les effets ravageurs de la crise des subprimes, ou encore sociaux face aux difficultés du système de protection sociale. Les risques géopolitiques sont aussi très présents. En 2018, un Français sur quatre citait le terrorisme comme le problème le plus préoccupant, bien avant le chômage (19 %) (2).

Le risque est un potentiel, une virtualité, un espoir dont chacun veut sa part, un potentiel lié à notre connaissance de l’avenir ou à son absence.

Laurent Magne

Les sociétés ne sont pas uniformes. Elles ne sont pas exposées de la même façon aux différents risques, pour des raisons géo-économiques, et les individus les perçoivent différemment. De fortes inégalités existent, notamment selon l’âge. Les jeunes ont tendance à sous-évaluer les risques. C’est le « biais d’optimisme » qui les conduit par exemple vers les sports extrêmes. Selon le genre aussi. Les hommes ont, plus souvent que les femmes, des « comportements à risques » et la recherche d’émotions fortes est souvent associée au genre masculin.

Les États européens couvrent inégalement le risque de pauvreté

Le risque est-il indispensable au progrès ? « Le plus grand risque est de ne prendre aucun risque. Dans un monde qui évolue très rapidement, ne pas prendre de risques, c’est échouer à coup sûr », affirmait en 2011 Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook.

En effet, que seraient la vie économique et le développement sans prise de risques ? C’est ce qu’a montré Joseph Schumpeter (1873-1950) en présentant l’entrepreneur comme celui qui, par sa prise de risques, son audace et sa volonté de vaincre dans un environnement incertain, innove, mobilise des ressources financières, humaines et matérielles pour saisir de nouvelles opportunités. Il fait un pari sur l’avenir. Sa réussite sera la croissance. Sa récompense sera le profit, justifié par l’incertitude de l’innovation, bref la prise de risques.

Schumpeter

Les institutions, gestionnaires de risques

Pour sa part, l’écrivain Rudyard Kipling (1865-1936) affirmait : « Il faut toujours prendre le maximum de risques, mais avec le maximum de précautions. » Dans la vraie vie, toutefois, l’aversion au risque, c’est-à-dire la crainte de celui-ci, domine et pousse les individus à les limiter le plus possible, à les prévenir ou bien à s’assurer, et même à les transférer sur d’autres.

Pour se prémunir contre les risques, on peut bien sûr faire appel à sa famille dont le soutien moral ou financier est important en cas de précarité ou de chômage. Selon l’Insee (3), le montant des aides financières familiales a dépassé les 36 milliards d’euros en France, en 2018. Toutefois, ce sont principalement des institutions qui gèrent les risques de manière collective, par exemple les assurances, la Sécurité sociale, les mutuelles ou encore l’État.

Chez les jeunes, les hommes ont plus de comportements à risque que les femmes

Face au risque, les perceptions, tout comme les réactions, sont variables, individuelles et subjectives, bref culturelles. Pour le prévenir et s’en protéger, chaque groupe humain concocte sa solution. La société française est souvent présentée comme la « société de la peur » (4), angoissée, « risquophobe ». La France est aussi réputée pour son système de Sécurité sociale et ses services publics qui assurent une véritable solidarité par la prise en charge collective des risques sociaux : maladie, vieillesse ou accidents du travail. Le principe fondateur, c’est la mutualisation. L’objectif, la justice sociale.

Dans le domaine financier où la notion de risque est centrale, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Cela signifie que diversifier ses placements est un bon moyen de se protéger. Les marchés financiers à terme (où on fixe à l’avance le prix auquel on achètera un certain bien à une date donnée) servent aussi à transférer le risque sur le spéculateur. Celui-ci, espérant un gain, assume ce risque à la place du producteur qui, lui, redoutant un futur incertain, souhaite se protéger de l’incertitude.

D’ailleurs, le premier marché de contrats à terme a vu le jour à Chicago, durant les années 1860, pour les producteurs de céréales, fortement dépendants des aléas climatiques.

Le danger du « trop d’assurance »

Comment se protéger ? S’assurer permet de partager les risques et d’améliorer le bien-être de tous en matière de santé, d’éducation, de sécurité… à condition que les informations soient bien partagées. Les assureurs ne sont pas toujours en mesure d’obtenir toutes les données sur la « qualité » réelle des risques. En outre, il existe un effet pervers de la prise en charge collective des risques. Il suffit de constater le changement de comportement qu’elle entraîne chez les assurés. C’est ce qu’on appelle l’aléa moral : une fois couverts, les assurés s’exposent davantage et adoptent des comportements plus risqués, voire dangereux et finalement coûteux pour la société. Les exemples sont nombreux, que ce soit en matière de sécurité routière (vitesse excessive, non-respect du Code de la route…) ou dans la finance (crise des subprimes).

De même, certains reprochent à la protection sociale et aux minima sociaux (versés aux populations en situation de pauvreté) de ne pas inciter à la recherche active d’un emploi et d’enfermer les bénéficiaires dans une « trappe à pauvreté » qui dégrade leur employabilité. Et les entreprises ? Le partage des risques permis par les marchés financiers ou les différents statuts juridiques des sociétés de capitaux limitent la responsabilité financière des chefs d’entreprises et des investisseurs et peut encourager la prise de risques dans le domaine entrepreneurial.

C’est alors un levier de croissance, de progrès et de productivité. Cela encourage les investissements plus risqués. La prise de risques génère des effets positifs, à condition de donner lieu à une compensation, c’est-à-dire à des gains supplémentaires.

Notes

1. Dans « Histoire sémantique du risque et de ses corrélats », HAL, mars 2010.

2. Baromètre IRSN, 2018

3. Insee première, juillet 2018

4. La Société de la peur, Christophe Lambert, Plon, 2005

Pour aller plus loin

La Société du risque, Ulrich Beck, Champs-Essais, 2008

L’État-providence, François-Xavier Merrien, Que sais-je ?, PUF, 2007