Quand la vie humaine croise les arbitrages budgétaires

En théorie

Quand la vie humaine croise les arbitrages budgétaires

Accorder une grande valeur à la vie peut justifier un haut niveau de dépenses, mais les ressources publiques ne sont pas illimitées, alors que les besoins augmentent toujours. Il faut optimiser la dépense liée à la baisse du risque de mortalité. C’est la rationalisation des choix budgétaires.

Pendant des semaines, chaque soir à 20 heures, des milliers d’applaudissements ont fusé des fenêtres et des balcons, en remerciement aux personnels soignants dont le dévouement face à la pandémie de coronavirus sauve des milliers de vies. Mais au fait, combien vaut la vie humaine ? On se souvient d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles dans les années 1960, déclarant : "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie"1. Et pourtant, en économie, la vie a bien un prix. Défendre celle-ci, lutter pour réduire les risques de mort, tout cela a un coût. Tous les pays le savent, même s’ils n’adoptent pas tous les mêmes stratégies pour combattre le Covid-19.

Compenser le sang versé

Le juste prix de la vie a toujours beaucoup intrigué les hommes. C’est une notion très ancienne que l’on découvre dans le Code de Hammourabi, roi de Babylone qui régnait vers 2 000 avant J.-C. Ce texte révèle une hiérarchie de près de 300 peines selon les délits et crimes commis, avec pour fondement la loi du Talion, c’est-à-dire le prix de la compensation du sang versé. Car le sang, tout comme l’âme, est "sacré", ce qui transforme la vie humaine en un objet divin. Pour éviter les vengeances privées, Charlemagne rend obligatoire le wergeld venu des pays d’Europe du Nord. Ce "prix de l’homme", une somme d’argent demandée en réparation à tout coupable d’un crime, a pour fonction de clore les conflits et d’assurer la paix sociale.

Calculer la valeur d’une vie humaine, c’est tenter de mesurer l’incommensurable. Impossible, en outre, d’éviter une autre question : toutes les vies ont-elles la "même" valeur ?

"Ce qu’un homme est ou vaut, c’est, comme pour toutes les autres choses, son prix : c’est exactement ce qu’on donnerait pour l’usage de sa force. Ce n’est pas une valeur absolue, elle dépend du besoin et du jugement d’autrui. Qu’un homme s’attribue la plus haute valeur possible, sa vraie valeur n’est rien de plus que ce qui est estimé par autrui."

Thomas Hobbes

Philosophe anglais du XVIIe siècle, dans son Léviathan

Cette notion de marchandisation de la vie humaine interroge à la fois la morale et la rationalité économique. Si la vie a un prix, alors elle peut s’échanger contre de l’argent. Des "marchés" existent au demeurant : la prostitution, l’esclavage moderne ou les trafics de migrants sont là pour nous le rappeler. 

"Oui, la vie humaine a un prix, explique François-Xavier Albouy dans son ouvrage Le Prix de l’homme2Le problème, c’est qu’elle en a plusieurs, une infinité. Et elle en a toujours eu, hier comme aujourd’hui". Les amateurs de westerns connaissent le célèbre hors-la-loi américain du XIXe siècle, Jesse James, abattu pour une prime de 10 000 dollars offerte par le gouverneur du Tennessee. On sait aujourd’hui que les proches des victimes d’un même crash aérien touchent des indemnités qui peuvent varier, selon leur pays d’origine, de quelques milliers à plusieurs millions d’euros.

Ne pas confondre

Valeur et prix

La science économique enseigne que la valeur constitue le caractère mesurable d’un bien susceptible d’être échangé et qui en fait son prix. Ainsi, la valeur d’un bien peut se trouver dans la quantité de travail nécessaire pour le produire ou dans l’intensité de la demande et de son utilité pour celui qui le désire. Un lien existe bien entre valeur et prix. En ce qui concerne la vie humaine, on peut dire que son prix fait référence à ce que l’on "accepte" effectivement de dépenser pour la sauver, la valeur de l’homme étant liée à sa qualité de pilier essentiel de la société, son capital le plus précieux. Ou bien, à l’instar d’Emmanuel Kant, philosophe allemand du XVIIIe siècle, que "l’homme a une valeur mais pas de prix". Il n’est pas une "chose" que l’on pourrait vendre et acheter sans porter atteinte à sa dignité humaine.

Trois millions pour un Français

Tous les peuples ne connaissent pas le même sort. Dans les sociétés développées, la valeur accordée à la vie est supérieure à la capacité moyenne à "gagner sa vie", elle correspond à 150 fois le PIB par habitant. En France, une vie humaine est estimée de manière tutélaire à trois millions d’euros. C’est sa valeur officielle. Et l’économiste Émile Quinet3 signale que "dans toutes les études d’investissements, aujourd’hui, les éléments sur la valeur de la vie sont donnés". La valeur de la vie humaine diffère selon le niveau de développement et le type d’organisation des pays, explique Béatrice Majnoni d’Intignano4, économiste française de la santé : "Dans les pays riches, on soigne les enfants, on les éduque, on les forme au travail, pour constituer un capital humain dont la valeur justifie une dépense élevée. En Afrique subsaharienne, où l’espérance de vie ne dépasse pas 45 à 50 ans, la rentabilité de leur éducation ou de leur formation professionnelle paraît insuffisante pour mobiliser des moyens financiers nationaux ou internationaux." La mondialisation souligne cette disparité de la "valeur" de la vie humaine. Certains pays, en concédant peu de protection sociale, d’éducation, de sécurité alimentaire à leur population et en faisant du coût du travail leur avantage comparatif, attestent en quelque sorte que la valeur de leur population est moindre.

En Chiffres

150

fois le PIB par habitant, c'est ce que vaut la vie humaine en France.

En matière de santé, d’écologie ou de sécurité routière, les décideurs politiques sont supposés comparer les coûts aux bénéfices retirés des vies sauvées, mais leurs décisions doivent aussi refléter les préférences de la société. Accorder une grande valeur à la vie peut justifier un haut niveau de dépenses, mais il faut bien admettre que les ressources publiques, provenant des prélèvements obligatoires et de l’endettement ne sont pas illimitées, alors que les besoins sont toujours croissants. Il convient alors d’optimiser la dépense pour diminuer le risque de mortalité.

Quantifier l’irrationnel

On parle alors de "rationalisation des choix budgétaires". Celle-ci interpelle l’éthique et l’efficacité des décisions prises. En effet, quels budgets faut-il allouer à la réduction de la mortalité, à la prévention, à la sécurité ? La valeur attribuée à la vie doit-elle être corrélée au salaire de l’individu alors que les métiers, tous économiquement et socialement utiles, sont inégalement valorisés ? Et que vaudrait la vie d’un inactif si seule la perte d’activité et de revenus était retenue dans le calcul ? Faut-il tenir compte des années restant à vivre et de leur qualité ? De même, faut-il accorder les mêmes moyens à sauver la vie de ceux qui ont choisi de la risquer qu’à ceux qui subissent une catastrophe indépendante de leurs comportements ? Faut-il laisser l’individu lui-même en décider pour tenir compte du fait que la valeur qu’il accorde à sa propre vie est subjective et finie ?

Des indicateurs britanniques comme le Quality Adjusted Life Year (QALI) – qui intègre la qualité de la vie – ou le Disability Adjusted Life Year (DALY), qui pondère l’état de santé par la gravité du dommage, servent d’aides à la décision, notamment dans le domaine de la santé, afin que l’efficacité de la dépense publique de santé soit comparée aux dépenses liées à l’activité économique ou à la redistribution sociale. La responsabilité est politique et il n’est pas anodin de demander si la collectivité peut investir des montants toujours plus importants pour prolonger la vie de quelques-uns de quelques jours, puisque ce qui est dépensé ne pourra plus l’être pour autre chose. D’autant que, parmi les composantes du prix de la vie, une réalité affective existe aussi, le pretium doloris, le prix de la douleur pour les proches.

Un prix minimum universel ?

Le principe constitutionnel de dignité humaine pose la valeur des êtres humains et énonce la manière dont ils doivent être estimés. Car si les hommes ne valent rien, pourquoi dépenser pour les protéger ? Ceci légitime le devoir de protection des gouvernements. Pour François-Xavier Albouy, imposer un prix minimum de la vie humaine, « un seuil minimum non négociable, une norme internationale qui s’imposerait à tous", est une condition de base pour contraindre les États à investir dans la santé, la scolarité, la sécurité, les infrastructures… bref, dans tout ce qui protège la vie, car protéger la vie, c’est préparer l’avenir. Comme pour les marchés, poursuit-il, "ce sont les contraintes qui poussent à l’efficacité."

Si le tremblement de terre de Kobe (Japon), en 1995 a fait 6 000 morts alors que celui de Haïti, en 2010, en a causé plus de 280 000, c’est aussi à cause des différences entre les réglementations en vigueur dans les deux pays.

François-Xavier Albouy

dans son ouvrage Le Prix de l’homme, Grasset, 2016.

Cependant, jusqu’à combien un gouvernement "doit-il" dépenser pour sauver une vie humaine ? Face au coronavirus, l’État français a choisi la stratégie du confinement de la population afin de limiter le nombre de victimes. Décision sans précédent provoquant un arrêt quasi total de l’activité. L’économie a perdu deux milliards d’euros par jour de confinement, avec plus de 10 millions de salariés au chômage partiel, une chute brutale de la consommation, des investissements, des chiffres d’affaires et des profits. L'OCDE estimait entre 11,4% et 14,1% la contraction du PIB français pour 2020, (chiffres publiés le 10 juin dernier).

La question de mettre en balance la santé économique du pays et la santé de la population a été tranchée. L’État français s’est engagé à "payer pour sauver des vies". Le soutien aux entreprises, aux chômeurs et aux ménages "coûtera" en déficit (9 % du PIB) et en dette (115 % du PIB). “Appauvrir les gens a des répercussions sur la santé”, explique l’économiste américain W. Kip Viscusi5 qui montre que "chaque perte de revenu de 100 millions de dollars se traduit par une mort de plus". Ne négligeons donc pas les externalités positives de la santé. Elle contribue à l’amélioration du bien-être collectif, à la productivité et, in fine, elle sert la croissance économique.

Références pédagogiques

1. Dans le roman Les Conquérants, 1928

2. Grasset, 2016

3. Rapport "Éléments de révision sur la valeur de la vie humaine", Commissariat général à la stratégie et à la prospective, 2013

4. Libération, octobre 2001

5. Dans Courrier international, 26 mars 2020

Crédit photo : DEMETRIUS FREEMAN/The New York Times-REDUX-REA