1860-2018 : Le grand décalage France-Allemagne

Les bases

De Gaulle et Pompidou se sont battus pour conserver le premier rôle économique européen obtenu après la guerre, mais le défi était trop grand. Le mythe du rattrapage a vécu.

3 janvier 1860, coup de tonnerre : Napoléon III opère un « coup d’État douanier » en signant un traité de libre-échange avec la Grande-Bretagne. Le poids des deux plus grandes puissances économiques mondiales est tel qu’une vingtaine de pays suit leur exemple, à commencer par la Prusse, qui signe avec Paris. Se rapprocher du prospère Second Empire est alors un must.

Mai 2013 : le Premier ministre chinois, Li Keqiang, décide de se présenter à l’Europe, mais dans quel pays aller ? En France, premier pays européen à reconnaître la Chine de Mao ? En Grande-Bretagne qui vient de restituer Hong Kong ? Ce ne sera ni l’un ni l’autre ! Li Keqiang se rend en Allemagne à qui, en 1900, Guillaume II avait promis que « plus jamais un Chinois n’oserait regarder un Allemand de travers ». Aujourd’hui, pour Pékin, la capitale de l’Europe, c’est bien Berlin.

Le décrochage français

Que s’est-il donc passé, durant ce siècle et demi, de 1860 à nos jours, pour que l’échelle des nations européennes soit à ce point bouleversée ? Pour que la France décroche de l’Allemagne et lui laisse le leadership économique et, de plus en plus, les rênes politiques ?

En fait, le décrochage français ne date pas de ces dernières années, même s’il s’est accéléré avec la réunification allemande. Il s’est amorcé dès le dernier quart du XIXe siècle sous l’influence de quatre facteurs outre-Rhin : la rançon de cinq milliards de francs or imposée à la France en 1871 ; la richesse du sous-sol en charbon, énergie reine de la révolution industrielle ; l’orientation de l’épargne vers les entreprises locales alors que l’épargne française s’exporte volontiers ; et enfin, le déséquilibre démographique. En 1860, les populations française et allemande sont sensiblement égales. En 1938, 41,8 millions de Français font face à 68,5 millions d’Allemands. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le déséquilibre commence à se corriger avec, aujourd’hui, 67,2 millions de Français contre 81,3 millions d’Allemands.

Ces facteurs, historiquement datés, ont globalement disparu. Mais, d’autres, qui expliquent également la supériorité allemande, sont toujours à l’œuvre comme la symbiose de la science et de l’industrie, une sélection des dirigeants plus ouverte et une politique contractuelle vivante. C’est cette dernière qui a permis les réformes Schroeder. En France, elles auraient mis les salariés dans la rue.

Reich bismarckien et Reich hitlérien

L’Allemagne est l’héritière de ces deux empires. Le slogan de « l’année zéro » pour 1945 vaut pour la population affamée et les grandes villes bombardées, mais 75 % de l’appareil productif restent debout. La réforme monétaire radicale de 1948 ruine les épargnants, mais enrichit les détenteurs de moyens de production et efface la colossale dette de guerre accumulée par Hitler : 400 milliards de reichsmarks. Les profiteurs du marché noir n’ont plus qu’à brûler les anciens billets alors qu’au même moment, en France, sans réforme monétaire, l’argent noir nourrit l’inflation. La reconstruction se fait en France sous le signe de l’inflation. En Allemagne, elle s’opère avec une monnaie stable et, longtemps, volontairement sous-évaluée. Reste à trouver des marchés. En franchissant le 38e parallèle, en juin 1950, les troupes de la Corée du Nord les fourniront à l’industrie allemande. En avril 1951, les exportations dépassent les importations. Le miracle allemand est en marche et relègue bientôt la France à la deuxième place en Europe.

1951

L’année de bascule : les exportations dépassent les importations, le miracle allemand est en marche.

Il faut le reconnaître, de Gaulle et Pompidou se sont battus pour conserver cette première place obtenue après la guerre, mais le défi était trop grand et, en 1975, en plein choc pétrolier, le président Giscard d’Estaing se fixe un objectif qui est un aveu : « rattraper l’Allemagne à l’horizon 1980 ». Peine perdue ! En 1988, le Premier ministre, Michel Rocard, admet dans le Spiegel : « Construire l’Europe, c’est reconnaître que l’Allemagne est la puissance économique dominante. »

Fin du mythe du rattrapage ! Désormais, l’objectif de Paris est de contrôler l’expansion de l’Allemagne réunifiée en partageant sa monnaie au sein de l’euro. À Maastricht, Mitterrand a cherché à « enchaîner Gulliver ». Mais n’est-ce pas un marché de dupes si l’euro n’est que le clone du mark et l’instrument de la puissance allemande ?

Pour aller plus loin

Notre première mondialisation, de Suzanne Berger, Seuil

Histoire économique d’un long siècle, de Philippe Chalmin, éd. François Bourin

La Crise allemande de la pensée française, de Claude Digeon, PUF

Petite histoire de la germanophobie, de Georges Valance, Flammarion.