Années 70 : Giscard, le président économiste piégé par l’économie

En théorie

Années 70 : Giscard, le président économiste piégé par l’économie

La période 1974-1981 marque la rupture de l’essor que la France connaissait depuis les années 50. Des régions sombrent, qui incarnaient le monde ouvrier et le travail, illustrant la fin des illusions sur la grandeur économique du pays.

Le 2 décembre 2020, Valéry Giscard d’Estaing est mort. Élu président de la République en mai 1974, quelques semaines après le décès de Georges Pompidou, il entend incarner la modernité et le dynamisme.

S’inscrivant dans le sillage de ce qui a été fait depuis 1958 et l’avènement de la Ve République, il n’est pas inconnu des Français. Il a été ministre des Finances sous de Gaulle (1962-1966) puis sous Pompidou (1969-1974). Il entend incarner « la rupture dans la continuité » et ne cache pas son inclination pour le « libéralisme avancé » et son admiration pour des hommes modernes comme J. F. Kennedy.

On retrouve cette modernité dans ses réformes de société qui ont durablement marqué la France : abaissement de l’âge de la majorité à 18 ans, dépénalisation de l’avortement (loi Veil de 1975), divorce par consentement mutuel… autant d’évolutions qui rompent avec le conservatisme social gaulliste et prennent en compte les aspirations de mai 68.

Sur le plan économique, la situation est cependant loin d’être favorable. Si la France a connu, entre 1960 et 1974, la croissance la plus forte de son histoire, avec 5,7 % de taux annuel, le choc pétrolier d’octobre 1973 casse net la dynamique et annonce des temps difficiles.

L’incapacité à résoudre les difficultés, la soif d’alternance que manifestent les Français (la droite est au pouvoir depuis 1958) et les tiraillements politiques avec les gaullistes empêcheront sa réélection en 1981.

Stagnation + inflation = stagflation

En 1974, comme les autres pays développés, la France entre dans une période de stagflation qui voit cohabiter chômage et inflation, ce que la théorie néo-keynésienne pensait impossible. L’inflation est favorisée par le quadruplement du prix du baril de pétrole.

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Mais en France, elle était déjà forte avant le choc pétrolier de 1973 : depuis 1968, elle s’est accélérée, passant de 6 % en 1971 à 15,2 % en 1974. C’est la spirale inflationniste, c’est-à-dire la course entre les prix et les salaires, ces derniers augmentant plus vite que la productivité, ce qui dégrade la compétitivité des entreprises.

À partir de 1974, la montée du chômage s’accélère. Pendant tout le septennat de VGE, les gouvernements vont donc se trouver face à un dilemme : lutter contre l’inflation pour restaurer les grands équilibres et la compétitivité tout en soulageant le franc (au risque d’une augmentation du chômage), ou lutter contre le chômage et renoncer aux équilibres.

Après avoir, dans un premier temps, renforcé la lutte contre l’inflation grâce à des mesures dirigistes (le blocage des prix du plan Fourcade, alors ministre des Finances1), le gouvernement Chirac (1974-1976) met en œuvre un plan de relance par l’investissement pour faire repartir l’économie et baisser le chômage : les résultats sont décevants, l’investissement ne repart pas, la consommation augmente trop vite – ce qui dégrade le solde commercial – et le chômage continue de croître.

Chômage de masse

En 1976, Jacques Chirac est remplacé par Raymond Barre, qui restera Premier ministre jusqu’en 1981. Politiquement proche de VGE, le « meilleur économiste de France » veut restaurer les équilibres internes et extérieurs.

Le plan Barre, lancé en 1976, fait de la lutte contre l’inflation la priorité. Il s’agit aussi de soulager la pression sur le franc qui se déprécie tant qu’il a dû quitter le Serpent monétaire européen. Objectif : freiner les salaires et la création monétaire, augmenter les prélèvements obligatoires, tout en bloquant les prix.

Les résultats sont très décevants. Les fondamentaux ne sont pas restaurés, l’inflation reste forte et le chômage croît très vite. Cette période voit s’accélérer le processus de désindustrialisation entamé au début de la décennie.

Les charbonnages et la sidérurgie entament un déclin rapide, des fleurons industriels font faillite (Boussac, LIP, Manufrance, Titan-Coder…) et le chômage grimpe à mesure que s’effondrent les vieux bassins d’emplois charbonniers et sidérurgiques du Nord et de l’Est, comme celui de Longwy, en Lorraine.

Tiraillé entre un réalisme qui commanderait de ne pas chercher à sauver les secteurs perdus et les craintes suscitées par la montée en puissance de la gauche, le gouvernement choisit la mort lente en accompagnant le déclin par des politiques sociales généreuses : plans de reconversion, pré-retraites.

Le mécontentement reste fort et explique largement l’alternance politique de 1981. Handicapés par les effets du second choc pétrolier de 1979, Giscard et Barre sont rendus responsables du chômage qui passe, entre 1976 et 1981, d’un à presque deux millions.

Héritages et naufrages

Le septennat de VGE a malgré tout laissé des héritages positifs. Sur les plans monétaires et européens, la bonne entente entre le président français et le chancelier allemand Helmut Schmidt permet la création du Système Monétaire Européen (SME, 1979) qui stabilise les monnaies européennes mieux que ne l’avait fait le Serpent.

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Des programmes stratégiques essentiels sont amplifiés et finiront par doter le France de véritables fleurons (TGV, Airbus, énergie nucléaire). Il n’en reste pas moins que la période 1974-1981 a vu se couper net l’essor économique rapide que la France avait connu depuis les années 50, qu’elle a vu sombrer des régions qui incarnaient le monde ouvrier et le travail, marquant ainsi, pour partie, la fin des illusions sur la grandeur économique de la France.

Il est d’ailleurs étonnant que l’on retienne du septennat de VGE la modernisation des mœurs et non les tentatives faites pour juguler la crise.

Notes

1. Il y a une certaine ironie dans le fait que les plans de refroidissement portent généralement le nom du ministre des Finances qui les met en œuvre, alors que les plans de relance portent le nom du Premier ministre (relance Mauroy 1981-82, plan Delors ensuite)