Devenus massivement propriétaires de biens immobiliers après la Révolution, les Français découvrent progressivement le besoin de les protéger, en particulier contre les incendies. Au XIXe siècle, une idée venue d’Angleterre fait son chemin….

En 1814, Louis XVIII restaure la monarchie « grâce » à la défaite de Waterloo qui, selon Victor Hugo, fut une « quine », une sorte de loterie. Or les Français refusent désormais que leur capital dépende du sort de ces guerres révolutionnaires et impériales, sources d’une « complète désorganisation de l’activité économique », selon Jean-Charles Asselain, historien.

Ils sont demandeurs de sécurité pour ce qui est de la protection de leur patrimoine, d’autant que la laïcisation des esprits initiée par les Lumières les détourne de l’Église.

Pourquoi et comment l’assurance s’installe-t-elle ? Avec les bouleversements de la Révolution, les ventes de biens nationaux et la nationalisation des propriétés de l’Église, en 1789, les Français sont massivement propriétaires de biens immobiliers qu’ils entendent protéger de l’infortune.

L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen place ainsi la « propriété » et la « sûreté » juste après la « liberté ». Or les nobles, de retour d’Angleterre en 1814-1815, y ont découvert une nouvelle activité : l’assurance.

Spéculation sous contrôle

L’État hésite entre tolérer ou interdire une activité suspecte de spéculation. La branche est soumise à la loi sur les sociétés anonymes de 1807. Le caractère anonyme de la société fait craindre l’irresponsabilité : les statuts sont examinés à la loupe, les autorisations parcimonieusement distribuées, les renouvellements d’exercer consentis après des contrôles tatillons.

On est bien loin du libéralisme prôné par Jean-Baptiste Say que Louis XVIII lui-même d’un voyage d’étude en Angleterre. La Restauration est plutôt favorable aux mutuelles de propriétaires : dans une mutuelle, il n’y a pas de capital à rémunérer… ou à détourner !

Ce sont les sociétaires qui décident : n’est-ce pas la transposition dans le monde des affaires de la monarchie censitaire où les plus fortunés ont le pouvoir ? Ces premières mutuelles de « propriétaires » comptent en leur sein des familles nobles ou des notables qui inspirent confiance, aux clients comme au pouvoir royal.

L’Assurance mutuelle de la Seine et de la Seine-et-Oise (Amsso)1, fondée en 1819, a ainsi pour parrain le banquier Laffitte, régent de la Banque de France, qui est aussi, de 1820 à 1830, président du conseil d’administration de la Compagnie royale d’assurances, l’ancêtre du GAN.

Les familles nobles peuplent certains conseils d’administration où elles siègent parfois de père en fils : ainsi à l’Amsso, à laquelle les La Rochefoucauld ou les Breteuil confient leurs châteaux tout au long du XIXe siècle.

La protection de l'immobilier au mobilier

On s’assure « entre soi » : la sélection à l’entrée protège la mutualité des mauvais risques et garantit un prix bas, car dans une mutuelle, il n’y a pas de dividendes à régler. Le risque couvert est l’incendie, l’aïeul de l’assurance habitation.

L’ancêtre d’Axa, l’Ancienne mutuelle de Rouen, née en 1817, protège ainsi contre « l’incendie, et même tout feu du ciel et de cheminée », risque commode à appréhender, en ce siècle qui ne dispose pas de métadonnées ni de statistiques !

L’agent qui souscrit le contrat peut examiner la qualité de construction, la réalité de l’entretien, le sérieux des habitants, la contiguïté de bâtiments dangereux, mais aussi… la proximité de pompes à incendie !

À partir de 1850 environ, et pour faire face aux sollicitations des clients, les compagnies étendent l’assurance immobilière (les murs) à l’assurance mobilière (les meubles), ce que l’Ancienne mutuelle de Rouen proposait dès 1817. La protection s’étend du contenant au contenu.

Pour les trois quarts, ces fortunes sont sises dans la Seine : propriétés cossues ou belles maisons de campagne de Parisiens. La question stratégique des directeurs de sociétés d’assurances est alors de savoir s’il faut quitter le sanctuaire régional.

Les gros assurés y répugnent, quand les directeurs des sociétés d’assurances y voient une source d’expansion et de dilution des risques. L’Ancienne mutuelle de Rouen assure ainsi dans toute la France, à partir de 1856, ce sera l’Amsso et à partir de 1881, les Mutuelles du Mans.

En 1914, leur solidité financière impressionne. Les sociétaires peuvent protéger leurs biens immobiliers et mobiliers contre l’incendie moyennant 0,04 % de leur valeur, un tarif sans doute deux fois plus faible que celui des compagnies d’assurances par actions, même si les assurés demeurent captifs pour cinq ans, sans pouvoir mettre un terme au contrat. Un prix somme toute dérisoire eu égard à la garantie offerte, et qui couvre efficacement les propriétés.

Communément souscrite en 1914 comme garantie contre les revers de fortune, l’assurance n’est donc pas à fonds perdu. Comme l’écrit l’assureur Alfred de Courcy en 1869 : « En partant pour un voyage d’un mois, j’achète un parapluie de 20 francs. Je le rapporte usé, fripé, brisé, sans avoir eu l’occasion de m’en servir. Vais-je regretter mes 20 francs […] ? Non certes, ils m’ont donné la confiance de me mettre en route tous les matins en bravant les incertitudes du baromètre. […] Si je ne me trompe, c’est exactement l’histoire de la prime d’assurance. » 

1. Ses 181 premiers « sociétaires » rassemblent alors six millions de francs-or de fortunes immobilières – plus de 20 millions d’euros de 2021.