L’isolement commercial, vecteur de l'antisémtisme

En théorie

L’isolement commercial, vecteur de l'antisémtisme

Une étude a mis en évidence la très faible persistance de l’antisémitisme dans les grandes villes du nord de l’Allemagne ayant une longue tradition d’échanges avec les pays étrangers depuis le Moyen-Âge.

L’antisémitisme est-il un trait culturel qui se transmet de génération en génération ? Une étude1 a examiné cette question en prenant le cas de l’Allemagne qui, à 600 ans d’intervalle, a connu deux épisodes de violences extrêmes contre sa population juive. Le premier épisode est relatif à la peste noire (1348-1350) qui, selon les estimations, a tué entre 30 % et 50 % des Européens. Les Juifs furent accusés d’en avoir été les instigateurs en empoisonnant l’eau des puits.

S’ensuivit une vague de pogroms (meurtres de masse) au cours desquels des milliers de Juifs périrent brûlés vifs. Le second épisode couvre les années 1920-1945 qui virent l’avènement du nazisme en Allemagne. Pendant cette période, ce pays fut le théâtre d’innombrables exactions contre les Juifs qui culminèrent avec la mise en œuvre de la « solution finale ».

Le rôle des autorités locales

L’étude évoquée plus haut aboutit à un constat surprenant et inquiétant : les localités qui ont le plus persécuté leurs populations juives au Moyen-Âge sont aussi celles où la virulence de l’antisémitisme fut la plus marquée dans les années 1920 et 1930. En puisant dans les archives, les auteurs de l’étude ont répertorié 293 localités ayant des communautés juives établies en Allemagne au XIVe siècle.

Pour des raisons qui tiennent principalement au comportement des autorités locales, 214 de ces localités ont connu des pogroms. Un premier élément de preuve de la persistance de la haine à travers les âges est fourni par le constat suivant : une personne de religion juive vivant dans les 214 localités qui se sont livrées à des pogroms au XIVe siècle avait une probabilité d’être victime d’un pogrom en 1920, donc à six siècles de distance, environ 6,5 fois supérieure à celle qu’elle aurait eue en vivant dans les 79 autres localités !

La même haine 600 ans plus tard

La persistance de la haine antisémite apparaît également à l’examen de l’ampleur des déportations des Juifs vers les camps de la mort après 1939. À partir des registres municipaux, il a été possible de calculer la proportion des localités ayant déporté un pourcentage donné de leur population juive, à la fois dans l’ensemble de celles qui ont connu des pogroms au Moyen-Âge et dans l’ensemble des autres.

Le graphique montre que la proportion des localités qui ont déporté plus de 30 % de leur population juive (déportation massive) est plus importante dans le premier ensemble que dans le second. Ce résultat reflète que la « chasse aux Juifs » a été plus intense dans les localités qui étaient plus violemment antisémites que les autres… six siècles auparavant.

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Comment un antisémitisme aussi criminel a-t-il pu resurgir aux mêmes endroits après tant d’années ? Cette persistance est d’autant plus mystérieuse qu’il n’y avait pratiquement plus de Juifs en Allemagne après le XVe siècle et qu’ils ne sont revenus en nombre qu’au XIXe siècle.

Pour les historiens, la qualification des Juifs comme « peuple déicide » (responsable de la mort de Jésus) régulièrement évoquée par les prédicateurs chrétiens jusqu’au concile Vatican II de 1965, a été le véhicule privilégié de la transmission de l’antisémitisme d’une génération à une autre. Mais alors, pourquoi dans certains endroits et pas dans d’autres ?

Des communes confinées

Selon les auteurs de l’étude, un facteur explicatif plausible apparaît être le manque d’échanges et de mobilité. Les 293 localités faisant état d’une communauté juive établie au Moyen-Âge sont de petites localités, la population médiane y était de 9 000 habitants en 1933 et guère plus de 2 000 ou 3 000 habitants six siècles auparavant. L’immigration y fut rare et les mariages le plus souvent confinés au sein d’un faible périmètre.

Ces caractéristiques ayant vraisemblablement ancré le rejet de « l’autre » dans la culture de ces localités, l’idéologie nazie y a donc trouvé un terreau favorable. A contrario, l’étude a mis en évidence la très faible persistance de l’antisémitisme dans les grandes villes du nord de l’Allemagne ayant une longue tradition d’échanges commerciaux avec les pays étrangers depuis le Moyen-Âge.

Dans ces cités ouvertes, discriminer les étrangers ou les Juifs ne pouvait être que préjudiciable au climat des affaires et donc à la prospérité de ces cités. C’est probablement pourquoi, après le funeste épisode de la peste noire, elles se sont montrées plus tolérantes et ont cessé de persécuter leurs populations juives.

1. “The geography of hate : How anti-Semitism in interwar Germany was influenced by the medieval mass murder of Jews”, Nico Voigtländer et Hans-Joachim Voth, VOX CEPR Policy Portal, 22 mai 2011

1920, le remake de 1349

Parmi les 293 localités allemandes ayant des communautés juives établies au XIVe siècle, 214 ont été le théâtre de pogroms en 1349 et 79 ne l’ont pas été. Au cours des années 1920, dans les mêmes 293 localités, 19 pogroms ont été recensés dont 18 se sont déroulés dans les endroits où eurent lieu des pogroms en 1349. Cela permet de calculer que pour une personne de confession juive, la probabilité d’être victime d’un pogrom dans les années 1920 était de 1,3 % si elle habitait un endroit où il n’y avait pas eu de pogrom en 1349, donc près de 600 ans auparavant, et de 8,4 % s’il y en avait eu au moins un. Ce qui correspond à une multiplication par 6,5 environ.