Derrière le rapport à l'argent, une conception du monde

En théorie

Derrière le rapport à l'argent, une conception du monde

L’économie n’a pas toujours été cette science fondée sur la statistique, les maths, la rationalité des comportements et la maximisation de l’intérêt privé. Au cours de l’histoire, elle a longtemps été pratiquée comme une science morale voire une philosophie politique.

Dans l’Antiquité gréco-romaine, l’économie des origines est indissociable d’une conception magique et mythique. Le cycle économique est étroitement corrélé à l’harmonie cosmique des planètes. Chez Smith, Ricardo ou Say, on est dans l’économie classique, solidaire d’une conception mécanique, apportée par Newton et Descartes. Le monde y est fait de rouages d’horloge, avec un acteur central, l’homme, perçu comme un animal-machine obéissant à des règles d’attraction universelle qui imposent au marché un niveau « naturel », et aux prix, une loi gravitationnelle.

Lors de la Révolution industrielle, on franchit de nouveaux paliers. On invente la machine à vapeur grâce à la thermodynamique qui transforme la chaleur en mouvement, on découvre, grâce à Sadi Carnot, le principe de conservation de l’énergie, mais aussi l’évolution par sélection des espèces avec Charles Darwin.

L’esprit humain, facteur de production

L’économie moderne s’engage dans la brèche. Elle s’inspire à la fois de la double loi de conservation (le charbon brûlant libère de l’énergie qui produit le mouvement), de la théorie de l’« équilibre général » de Walras et du processus de dégradation (le charbon brûlé n’engendre plusd’énergie). Tout cela converge dans la théorie de l’autodestruction du capitalisme de Marx et Engels.

Depuis la crise des subprimes jusqu’à celle du coronavirus, une nouvelle séquence historique s’esquisse : fini la rigueur budgétaire et l’orthodoxie comptable

Martial Poirson

Quant à l’économie contemporaine, dans le sillage de la crise de 1929, elle ne peut se comprendre indépendamment de la révolution intellectuelle issue de la psychanalyse de Freud, pour qui l’esprit humain est sous l’emprise de fantasmes et pour qui l’action découle de mobiles inconscients : Keynes s’en souvient quand, dans sa Théorie générale, il intègre les « esprits animaux », c’est-à-dire les motivations psychiques et sociologiques, pour expliquer les comportements sur les marchés, les évolutions de l’emploi et de la monnaie.

En 2020, on doit donc se poser la question : de quelle mutation culturelle le capitalisme actuel est-il le nom ? Marquet-il le retour à l’économie magique, fondée sur l’idée d’une  richesse auto-engendrée à travers la création monétaire et la perpétuation d’une dette sans fin ? S’agit-il au contraire d’un capitalisme d’innovation, héritier des capitalismes marchand, industriel et financier qui l’ont précédé et continuent à se manifester à travers lui, au sein d’un capitalisme « cognitif» où l’esprit humain devient, à côté du capital et du travail, un facteur de production à part entière au sein de l’économiede l’immatériel ?

Nous traversons une crise de l’offre qui rend acceptable l’idée de dettes perpétuelles des individus, des entreprises et des États, voués à vivre éternellement à crédit.

Martial Poirson

Depuis la crise des subprimes (effondrement des crédits hypothécaires en 2008) jusqu’à celle du coronavirus amorcée par les mesures de confinement en 2020, une nouvelle séquence historique s’esquisse. Fini la rigueur budgétaire et l’orthodoxie comptable. Nous traversons une crise de l’offre qui rend acceptable l’idée de dettes perpétuelles des individus, des entreprises et des États, voués à vivre éternellement à crédit.

Le travailleur transormé en débiteur

Cette « fabrique de l’homme endetté » (1) transforme le travailleur en débiteur et son revenu en crédit, perpétuant une relation de dépendance de long terme du salarié à son bailleur de fonds. Se dessine alors, au sein de la conscience collective, un nouvel horizon mental.

Il repose la question des responsabilités économiques en exacerbant un sentiment de culpabilité : du côté du passé, il s’agit de « réparer » l’histoire en tentant de compenser les préjudices esclavagistes et coloniaux, et plusl argement l’exploitation de classe, de race ou de sexe, en comptabilisant le tribut payé par les catégories de population les plus maltraitées à la richesse des nations et surtout à l’accumulation primitive de leurs élites (2) ; du côté de l’avenir, le modèle productiviste vacille, secoué par une conscience écologique nouvelle qui engage à réévaluer notre rôle dans la perpétuation de l’espèce humaine et la pérennité de son environnement dégradé.

Il incite à réformer, non seulement nos modèles de production et de consommation, mais aussi nos modes de vie au regard des « générations futures » et de leur « droit d’avenir ».

Toute dépense est une hypothèque

Derrière cette dette tout à la fois économique, sociale, morale, culturelle et politique fondée sur la solidarité intergénérationnelle, apparaît une morale de la redevance. Elle es tambivalente. Tantôt, elle renforce l’emprise libérale sur les acteurs économiques devenus d’éternels « débiteurs », entièrement tributaires du système, et sur leurs « responsables » politiques, désormais pieds et poings liés par les agences de notation, les indicateurs de confiance des marchés financiers et la mansuétude des banques.

Tantôt elle exacerbe une indignation critique face au mauvais usage des fonds alloués en toute hâte par les institutions à titre curatif – alors qu’ils avaient été longtemps refusés à l’État-providence pour se consolider à titre préventif. L’opinion publique conteste les priorités de cette morale et en dénonce l’absence de contreparties.

Ce plan à 750 milliards contribue à déraliser notre rapport à l'économie, à ses mirages comme à ses miracles

Martial Poirson

Devenus soudain entrepreneurs de nos propres vies insolvables, gestionnaires d’un capital humain développé à crédit, nous nous résignons à voir dans toute dépense, non pas un investissement d’avenir, mais une hypothèque dontn ous serions justiciables à vie.

Sauvegarde d'intérêts

Les politiques publiques de soutien et de relance d’une économie en panne depuis cette grande suspension de l’économie-monde en 2020 sont brutalement résolues à payer le prix fort de la pandémie. Elles assument un devoir d’assistance à personnes en danger, « quoi qu’il en coûte », selon les termes du président Macron (3), conforté par le plan de 750 milliards d’euros entériné par les chefs d’État européens, le 21 juillet 2020.

Ces annonces, inimaginables il y a à peine quelques mois, contribuent à déréaliser notre rapport à l’économie, à ses mirages comme à ses miracles, sans pour autant estomper le sentiment de culpabilité et d’incertitude sur le monde d’après qu’ils sont supposés entretenir au sein de la population ainsi prise au piège au nom de son propre intérêt voire de sa sauvegarde.

DOSSIER | Quand l'argent tombe du ciel

Références

1. Fabrique de l’homme endetté, Maurizio Lazzarato, Paris,
Amsterdam, 2011
2. « Face à notre passé colonial et esclavagiste : affronter le racisme,
réparer l’histoire », de Thomas Piketty, Le Monde, 13 juin 2020
3. Intervention télévisée du 12 mars 2020