Des siècles de bulles spéculatives et ce n’est pas fini

Les bases
  1. Accueil
  2. Les bases
  3. Rétro-éco
  4. Des siècles de bulles spéculatives et ce n’est pas fini
Gérard Péhaut

Depuis la crise des subprimes en 2007, la question des bulles spéculatives est au cœur des préoccupations des économistes et des analystes financiers. Cette situation n’est pas nouvelle. Elle résulte des comportements des agents économiques : cherchant à accroître leurs gains, certains d’entre eux spéculent.

On considère généralement que la « tulipomania » qui s’est emparée de la Hollande dans le premier tiers du XVIIe siècle est le premier exemple de bulle spéculative. Depuis le XIVe siècle, les Pays-Bas et les Provinces-Unies sont l’un des pôles dominants de l’économie européenne.

C’est à Bruges, devant l’hôtel de la famille des Van der Buerse qu’est né le premier marché financier : on s’échange des monnaies, on cote les marchandises, on spécule : les agents anticipent les variations de prix, escomptant que les produits qu’ils détiennent pourront être revendus plus cher qu’ils ont été acquis. On ne cherche pas à tirer profit des qualités intrinsèques de biens, mais à réaliser une plus-value.

La bulle des bulbes

C’est ce qui arrive avec les tulipes. Importés d’Asie à partir du XVIe siècle, les bulbes donnent des fleurs qui ornent les jardins des riches marchands et les palais des grands monarques européens. On s’arrache particulièrement les bulbes, car ils sont malades et donnent des fleurs bicolores. Considérée comme un bien de luxe, la tulipe devient l’objet de toutes les convoitises.

C’est une modification législative qui déclenche la spéculation : en 1635, on autorise à vendre les bulbes en terre – on achète par anticipation, avant la récolte, à un prix convenu d’avance et les contrats d’achat sont cessibles.

D’un marché physique, le marché des bulbes s’est transformé en un marché à terme de titres négociables. C’est ce qui engendre l’explosion des prix : fin 1636, un seul bulbe peut atteindre le prix d’une maison. Le même titre peut s’échanger jusqu’à 10 fois par jour et certains empruntent ou hypothèquent leurs biens pour pouvoir spéculer. En février 1637, la bulle se dégonfle lorsque plus personne ne peut acheter aux prix exorbitants proposés : ceux qui détiennent encore bulbes et titres sont ruinés, tout comme ceux qui leur ont avancé les fonds.

Une euphorie financière

Depuis cette époque, les exemples de bulles sont très nombreux. Leurs caractères généraux sont toujours assez proches. Quel que soit l’objet de la spéculation, les détenteurs de liquidités veulent réaliser des profits de court terme. La bulle se forme dans un contexte de prospérité avec des promesses de croissance éternelle. Elle est souvent liée à l’émergence de nouveaux secteurs économiques ou de nouvelles sources de profit.

1636

Est l’année de la première bulle spéculative : un seul bulbe de tulipe peut atteindre le prix d’une maison.

La situation devient dangereuse quand les agents s’endettent pour prendre part à l’euphorie financière. En cas de retournement, les pertes menacent autant ceux qui ont joué sur les marchés que ceux qui leur ont prêté des fonds. C’est cette contagion qui, en 1720, cause à la fois la faillite de la Compagnie des mers du Sud à Londres et celle de la banque de Law, à Paris.

Les investisseurs avaient cru aux promesses de gains faramineux sur les produits coloniaux et s’étaient emballés sur les titres de société, assurant avoir trouvé un remède contre la syphilis ou proposant des machines à mouvement perpétuel !

Les robinets du crédit

Les fièvres boursières allemandes (1844 et 1871), le krach de l’Union Générale en France (1882), les krachs aux États-Unis (1901 et 1907) ont eu des conséquences parfois désastreuses, sans oublier le séisme planétaire que fut le krach de 1929. Pourtant, les bulles n’ont pas disparu. L’accalmie des Trente Glorieuses aura été de courte durée.

Depuis les années 1980, les bulles se succèdent à un rythme soutenu, visiblement lié au processus de dérèglementation financière : krach de 1987 à Wall Street, bulles immobilières américaines et japonaises de la fin des années 1980 et du début des années 1990, crise asiatique de 1997-1998… Une seule différence, mais de taille, pour les bulles modernes : les banques centrales ouvrent désormais les robinets du crédit pour éviter des faillites en cascade comme celles qu’avait provoquées l’arrêt du crédit par la FED au début des années trente.

Le cas de la bulle Internet de 2000-2001 est emblématique : tout ce qui, de près ou de loin, semblait avoir un lien avec le développement du Web faisait l’objet d’achats frénétiques. Les start-up se créaient par centaines, on s’endettait pour acheter les titres avant même que ces sociétés aient mis quoi que ce soit sur le marché. Pour éviter la dépression, la FED a maintenu des taux très bas, ce qui a ensuite alimenté la bulle immobilière et la crise des subprimes à partir de 2007.

Les politiques monétaires accommodantes menées pour conjurer la dépression ont alimenté le gonflement des quatre bulles qui menacent à nouveau l’économie : bulle des marchés actions, bulle obligataire, bulle immobilière et, depuis trois ans, bulle des cryptomonnaies. La plus fameuse d’entre elles, le Bitcoin, a vu son cours multiplié par plus de 20 en un an… Il semble que nous n’en ayons pas fini avec les bulles spéculatives !