En 1945, travailler plus pour produire à nouveau

Les bases

Après la guerre, de Gaulle refuse la rigueur et laisse l’inflation éponger la dette. Le baby-boom dope la demande et l’État providence garantit les revenus. Le niveau de production de 1938 est retrouvé en 1948.

« Produire, produire et encore produire […], c’est la forme le plus élevée de […] votre devoir de Français. » Cet éloge du travail est de… Maurice Thorez, premier secrétaire du Parti communiste français, lors d’un discours à des mineurs, en juillet 1945. Le PCF, fort de ses 370 000 adhérents fin 1944 (840 000 fin 1946), participe alors au gouvernement du général de Gaulle (1944-janvier 1946) : il faut un consensus pour reconstruire la France. En 1945, les destructions sont considérables (la quasi-totalité des ponts, 2,5 millions d’immeubles…) et l’outil productif est en panne. Des pénuries de toutes sortes conduisent au rationnement des produits de base et à la fixation administrée des prix afin d’éviter leur flambée (l’inflation atteint les 60 % en région parisienne, en 1946). Comment créer de la richesse dans un tel contexte ?

Besoin de bras

Au lendemain de la guerre, la France part avec un handicap supplémentaire : une population qui plafonne à 40 millions d’habitants depuis un demi-siècle, ce qui limite l’offre de travail. La loi des 40 heures, héritée du Front Populaire de 1936, est rétablie en 1946 après avoir été abrogée par le régime de Vichy. Mais les besoins considérables en bras font que « la durée effective du travail redevient voisine de ce qu’elle était en 1919, ce qui fait qu’en France, la durée du travail est désormais plus élevée qu’à l’étranger », selon l’économiste Jean-Charles Asselain. Il faut aussi compenser la baisse de l’âge de la retraite et du taux d’activité féminin qui peut s’expliquer par le baby-boom. Pour autant, la France adopte les méthodes « rationnelles » qui optimisent le facteur travail et autorisent des gains de productivité.

2 000

missions d’étude de productivité lancées aux États-Unis par Jean Fourastié pour inspirer le nouveau modèle français.

Il y a convergence entre les impulsions d’un État gaullien volontariste, à travers les objectifs du plan Monnet, premier plan de modernisation et d’équipement (1946-1952), l’initiative privée portée par un nouvel esprit des chefs d’entreprise qui permet d’allier investissements publics et privés et les subventions généreuses du plan Marshall (1947-1952).

George Marshall

Le modèle US

Au sein du plan, un technocrate (le mot est alors synonyme d’expert), Jean Fourastié, est chargé de dupliquer les méthodes américaines. Il optimise les dollars tombés du ciel en finançant plus de 2 000 missions d’étude de productivité aux États-Unis, dont les recommandations seront suivies d’effets macroéconomiques : croissance et productivité repartent à des rythmes soutenus d’environ 5 % par an. Parallèlement, un nouveau pacte socio-économique est scellé, qui instaure des contreparties à l’engagement massif des Français au travail. Le deuxième État providence, symbolisé par la Sécurité sociale, prend en charge les risques sociaux des actifs – à l’exception notable du chômage – à partir de 1945 : famille, maladie, vieillesse et accidents du travail et maladies professionnelles à compter de 1947. Avec quel argent ?

Laisser vagabonder le franc

En 1945, la France est en guerre contre l’Allemagne jusqu’au 8 mai, puis en quasi-guerre civile du fait de l’épuration qui s’ensuit, et sa dette publique frôle les 200 % du PIB. Dès 1944, de Gaulle est face à un dilemme. Faut-il, comme le propose Pierre Mendès France, agir sur les causes d’une « grande inflation » de 50 à 60 % par an (1944-1949), restreindre l’offre de monnaie et donc limiter crédit et salaires ? Ou faut-il laisser le franc « vagabonder » (Fourastié), et parier sur l’inflation, comme le suggère René Pleven, pour éponger la dette publique et privée de tous ceux qui doivent investir pour reconstruire infrastructures, usines et immeubles ?

200%

du PIB, c'est le montant de la dette publique au sortir de la guerre.

De Gaulle choisit Pleven, car il considère qu’on ne peut, au sortir de l’Occupation, demander de nouveaux sacrifices aux Français. L’année 1945 apparaît bien comme une « libération » dans tous les sens du terme, ce qui pousse les Français à l’optimisme. « Faites de beaux bébés », avait lancé de Gaulle : le baby-boom, entamé dès 1942 en réalité, ne constitue-t-il pas la plus belle des anticipations ?

La victoire du travail

La croissance démographique soutient immédiatement la demande et contribuera à partir des années 1960 à étoffer l’offre de travail. Selon une affiche de 1945 : « Depuis un an, ça va déjà mieux. Retroussons nos manches. Ça ira encore mieux ! » Le niveau de production de 1938 est retrouvé en 1948, les pénuries s’estompent progressivement. Après des années de déboires, la victoire de la reconstruction, c’est d’abord la victoire du travail. Au triptyque taxation-rationnement-répression (Asselain) succède le triangle production-abondance-libéralisation : si la fin du rationnement est effective en 1949, c’est bien le choix du travail qui a permis dès 1945 de réinventer durablement la croissance française.