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La bataille sans fin de la productivité

La bataille sans fin de la productivité

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Pierre Martin

Une heure de travail est 30 fois plus productive en l’an 2000 qu’en 1830. Entre 1870 et 1990, la durée moyenne annuelle du travail a ainsi pu être divisée par deux en France.

La France est, à la fin du XVIIIe siècle, la nation la plus peuplée d’Europe avec 26 millions d’habitants. L’éphémère ministre de Louis XVI, Turgot, peut ainsi affirmer que puisque le travail est source de richesse des nations, « la liberté du travail est la plus imprescriptible de toutes » : avec le plus grand nombre de travailleurs, la France est alors la nation la plus riche du monde ! C’est pourtant la Révolution française qui libéralise le travail, en 1791, par la loi Le Chapelier : la fin des corporations permet de s’établir librement, de fixer ses prix. Le contrat de louage fixe le prix du travail, le salaire.

Asservissement ou progrès ?

En ce XIXe siècle qui coïncide pourtant avec un accroissement naturel exceptionnel, « un ouvrier ne gagne que sa vie » comme le rappelait Turgot à la fin du siècle précédent. Le salaire est un régulateur démographique. Pour Marx, qui prophétise la paupérisation de la classe ouvrière, le « prolétaire » travaille au-delà de son coût de revient : le « surtravail » serait source d’une plus-value confisquée par le patron. Un ouvrier français du milieu du XIXe siècle travaille en effet 64 heures par semaine dans des conditions très dures ! Les ouvriers réclament donc hausse des salaires et baisse du temps de travail.

Le XIXe siècle est pourtant marqué par un enrichissement, manifestement corrélé au travail pour les classes moyennes qui s’affirment, mais aussi pour une partie du monde ouvrier. La prédiction de « paupérisation absolue » de Marx est donc fausse puisqu’en longue durée, 75 % de la valeur ajoutée rémunère le travail. En 1914, le monde ouvrier occidental bénéficie de meilleurs salaires et d’assurances sociales assises sur le travail. Pour les ouvriers qualifiés, le travail paie : cette « aristocratie ouvrière » se distingue en consommant, en épargnant et en transmettant un (petit) héritage.

Le travail, plus payant que la rente

Le XXe siècle est marqué par un effondrement du temps de travail : un Français de 1900 passait 42 % de son temps de vie éveillé au travail, il n’en passe plus que 14 % en 2000. Dès 1965, Jean Fourastié estimait qu’un actif pourrait satisfaire les besoins de toute une vie en travaillant quarante mille heures, soit 30 heures par semaine en 35 années : ce sont les gains de productivité de 5 % par an qui ont permis la croissance des Trente Glorieuses dont les 20 premières années ont reposé sur un volume horaire global de travail constant. Une heure de travail est 30 fois plus productive en l’an 2000 qu’en 1830.

Entre 1870 et 1990, la durée moyenne annuelle du travail a ainsi pu être divisée par deux en France. Les syndicats et les chocs de l’Histoire (après-guerres, crises) ont finalement beaucoup moins joué dans l’amélioration des conditions de vie que la productivité. Le travail rapporte désormais plus que la rente. Un Français de 1914 qui percevait 2 000 francs mensuels (environ 6 000 euros) était un rentier dans 90 % des cas ; c’est moins de 10 % pour le même revenu aujourd’hui. Fiscalité redistributive et inflation ont euthanasié le rentier au profit de l’actif.

Divisée par 2

Entre 1870 et 1990, la durée moyenne annuelle du travail a été divisée par deux en France, grâce aux gains de productivité. 

La fin du travail, une vieille lune ?

À chaque révolution industrielle rejaillit la crainte que la machine ne détruise le travail. C’est aujourd’hui l’intelligence artificielle qui réactive cette peur : Carl B. Frey et Michael A. Osborne annoncent un futur apocalyptique de l’emploi (The Future of Employment, 2017), comme en 1995 Jeremy Rifkin prophétisait La Fin du travail, et comme, au début du XIXe siècle, les luddites (artisans tondeurs et tricoteurs) brisaient, dans le Lancashire, les métiers à tisser.

L’Histoire nous rappelle pourtant que le chômage technologique est compensé par la création de nouveaux métiers, que le travail demeure rentable en plus de la sociabilité qu’il engendre et de l’épanouissement qu’il permet, et que l’arbitrage entre travail et temps libre n’est pas le seul produit d’une évolution générale qui dépasserait les individus, mais relève aussi de choix individuels. Comme l’énonçait le Tahitien de Diderot (Supplément au voyage de Bougainville, écrit en 1772) pour qui rien n’était préférable au repos « si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? »